Des Garages, entre accélérateur et oasis de décélération. Rencontre avec B. Marquet et C. Van Gysel

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On connaissait Le Garage, le makerspace cofondé par Bertrand Marquet au sein de la Cité de l’Innovation de Nokia. L’Ecosystème de Paris-Saclay devrait s’enrichir… des Garages, un autre projet porté par ce même Bertrand Marquet avec Christian Van Gysel (et le concours d’un architecte, Mathieu Lebouc, et de Pascale Ribon, ancienne directrice de l’Estaca). Nous vous en disons plus suite à l’entretien qu’ils nous ont accordé.

Vous avez conçu une technologie hardware, au sein d’une start-up ou d’une PME, en ayant franchi l’étape fatidique de la preuve de concept. Vous souhaitez maintenant disposer des moyens d’en produire quelques unités pour des tests en conditions réelles chez des clients ou répondre à des campagnes de type Kickstarter (du nom de cette société de financement participatif dédié à des projets encore au stade de l’dée). Malheureusement, si votre projet a vu le jour à Paris-Saclay, il est à craindre que vous ne deviez partir vers d’autres horizons. C’est en tout cas ce que déplorent Christian Van Gysel, le Business Angel bien connu de l’écosystème, et Bertrand Marquet, Innovation Ecosystems Relations Manager chez Nokia. Paris-Saclay compte bien des accélérateurs, mais plus spécifiquement adaptés aux technologies digitales. Il compte aussi des FabLabs, qui permettent la conception d’un premier prototype, mais peu adaptés aux besoins de développement industriel d’une technologie hardware. Encore moins seraient-ils en mesure d’accueillir toute votre équipe le temps nécessaire à cette phase d’accélération.

Le précédent Prynt

Christian Van Gysel et Bertrand Marquet ont encore en tête le cas de Prynt, cette start-up qui avait conçu une solution permettant d’imprimer vos photos prises depuis un smartphone. Elle eut beau disposer d’un prototype et avoir été lauréate de l’édition 2014 de Paris-Saclay Invest, elle a fini par intégrer un programme d’accélération hardware à… Shenzhen, avant de s’installer en Californie pour y relever des fonds (ce qui attestait d’une autre problématique, en passe d’être réglée, à savoir, le manque d’investisseurs prêts à soutenir des start-up de Paris-Saclay comme d’autres écosystèmes français).
C’est donc pour conjurer le sort que Bertrand Marque et Christian Van Gysel ont imaginé, il y a maintenant un an, un lieu rien que pour vous. Concrètement, le projet aura la forme d’un bâtiment circulaire avec, au centre, une « micro-usine » et ses équipements mutualisés et, autour, une soixantaine d’unités d’hébergement. Bertrand : « L’ensemble est censé constituer une communauté où les entrepreneurs pourront échanger tout en ayant leur espace de vie à eux. » Le temps d’accélérer leur projet. Soit 100 jours pile. « Renouvelables », précise néanmoins Christian.
Leur Paris-Saclay Hardware Accelerator, ainsi qu’ils l’appellent, a un nom de code : Les Garages. Un nom qui dit bien l’influence (assumée) de la Silicon Valley (où, d’après la légende, des Apple et autres start-up sont nées dans ce genre de lieu a priori improbable pour de l’innovation technologique). Le projet ne s’en veut pas moins spécifique à Paris-Saclay. En plus du constat évoqué plus haut (le départ de start-up ayant besoin d’accélérer le développement de solutions hardware), il répond à une autre problématique de l’écosystème : l’accessibilité encore difficile du plateau de Saclay, malgré les progrès réalisés (cf la ligne de bus en site propre) et dans l’attente de la construction du métro automatique de la future ligne 18. Christian : « Avec Les Garages, nous voulons offrir la possibilité aux entrepreneurs de s’épargner les pertes de temps dans les transports, en disposant de tout ce dont ils ont besoin sur place. »

Des projets à leur actif

Ni l’un ni l’autre n’en sont à leur premier projet de lieu dédié à l’innovation technologique. Bertrand a déjà à son actif Le Garage, un espace en forme de makerspace, qu’il a cofondé avec Josselyne Gourhant et Pierre Turkiewicz, au sein de la Cité de l’Innovation de Nokia (ex-Alcatel-Lucent). Rappelons qu’il permet aux porteurs de projet d’accélérer le passage de l’idée au premier prototypage d’un premier objet en mettant à leur disposition des outillages en tous genres (imprimantes 3D, découpeuse laser,…) tout en leur faisant bénéficier des dernières innovations de la R&D et de diverses plateformes de Nokia.
Dans le cas de Christian, il y a une première expérience acquise lors des années passées au Nigeria où il s’est expatrié le temps d’un projet de déploiement d’un réseau de téléphonie mobile. « Nous avions loué tout un hôtel, en réservant les étages supérieurs aux chambres, ceux du dessous aux bureaux et le rez-de-chaussée à la restauration. Sans l’avoir prémédité, nous avions recréé les conditions d’une petite communauté de travail. » Une expérience dont il garde manifestement un bon souvenir.
Plus récemment, il y eut la réflexion engagée dans le cadre de l’appel à projets autour des derniers bâtiments du Point F, un lieu de formation imaginé à la fin des années 70 et déjà très original à son époque (pour en savoir plus, voir les entretiens que nous avaient accordés ses architectes – pour accéder au premier, cliquer ici). Pour les besoins de ce nouvel entretien, Christian est d’ailleurs venu avec le dossier qu’il avait présenté : un format A4 qui se déplie pour donner à voir le plan du site et les propositions de réaménagements imaginés avec ses partenaires : la Sodéarif (spécialiste du développement immobilier) et Irène Faure, Docteur en Génie Cellulaire et Moléculaire. « Dans notre esprit, il s’agissait d’en faire bien plus qu’un incubateur : une porte d’entrée sur le Plateau de Saclay, à l’attention des délégations étrangères, qui y seraient accueillies dans le hall d’où elles pourraient ensuite partir en minibus, à la découverte de l’écosystème. » Un projet, qui avec ses salles de conférences et ses espaces mutualisés, préfigure celui des Garages. Christian : « Déjà, nous avions pris soin de repenser les espaces de façon à ce que les gens puissent se rencontrer facilement. »
Avec Les Garages, Bertrand et Christian ont conscience de changer d’échelle au regard de leurs projets antérieurs. Non pas pour le plaisir de voir toujours plus grand, mais d’apporter une réponse à plusieurs problématiques dont celle, aussi, de la mutualisation. Bertrand « Investir dans une machine dont on n’est pas sûr de se servir vraiment, cela n’a tout simplement pas de sens. En associant plusieurs Garages, on pourra mutualiser des équipements qu’un seul ne pourrait s’offrir ou en garantir un usage fréquent. »

Sur le campus de Data4

Dans une toute première version de leur projet, nos deux « utopistes » rejoints par un architecture, Mathieu Lebouc, de l’agence AD REM Architecture, étaient allés jusqu’à imaginer de dédier la toiture à de la permaculture, en plus d’espaces de détente, de façon à assurer une partie de l’approvisionnement alimentaire.
Depuis, le projet a évolué à la faveur d’une rencontre fortuite, intervenue à la fin 2016, à l’occasion de la journée de sélection des intervenants de TEDx Saclay que Bertrand avait mis à profit pour le pitcher en présence de l’architecte (notre photo). Parmi les participants, une personne s’était montrée particulièrement intéressée : il s’agit de Loïc Bertin, vice président en charge du marketing au sein de Data4 Group. Christian : « Il s’est aussitôt dit prêt à accueillir Les Garages sur son campus de Marcoussis. »
Comme nos lecteurs ont pu le découvrir à travers l’article que nous lui avons consacré (pour y accéder, cliquer ici), celui-ci offre un cadre on ne peut plus agréable, avec son parc boisé et son environnement agricole. De quoi y faire son jogging ou d’autres activités sportives. Sans compter un bâtiment dédié à la restauration. Le campus s’est en outre engagé dans un projet de collaboration avec les maraîchers locaux (pour leur faire profiter de la chaleur fatale de ses data centers).
Autant d’atouts qui permettront de délester le projet initial de certaines de ses fonctions. Sans que cela ne contrarie plus que cela nos deux concepteurs. Christian : « Notre projet a dès le début été imaginé comme un concept-car. Nous savions donc qu’il était appelé à évoluer en fonction des opportunités qui se présenteraient et des suggestions de nos partenaires éventuels. » Et puis, les espaces libérés permettront d’agrandir ceux dédiés à la mutualisation. Enfin, l’intention première – permettre à des entrepreneurs de vivre sur place pour leur épargner les transports – reste plus que jamais d’actualité : le campus de Data4 n’est pas facilement accessible par les transports en commun… Nous nous permettons d’objecter qu’il n’est pas ouvert non plus. Bertrand entend rassurer sur ce point : « Aujourd’hui, ce n’est effectivement pas le cas, mais la situation est appelée à évoluer avec une distinction plus nette entre la zone abritant les data centers, nécessairement sécurisée, et le reste du campus, appelé à s’ouvrir davantage aux visiteurs extérieurs. »

Quand architecture rime avec plaisir

Si la superficie des Garages s’en trouvera aussi réduite pour tenir compte des disponibilités foncières du campus de Data4 (forcément moindre que sur le Plateau de Saclay), en revanche, la forme cylindrique, à laquelle tiennent particulièrement Christian et Bertrand, reste elle aussi d’actualité. De fait, tout en permettant d’optimiser les espaces de mutualisation, elle sort, serons-nous tenté d’ajouter, de la vision cubique ou en forme de boite de l’architecture qui domine chez certains ingénieurs… Après la construction de l’EDF Lab, Les Garages confirment à leur façon de l’attrait esthétique de formes plus arrondies !
Cette importance accordée à la dimension architecturale des Garages n’a rien d’étonnant quand on connaît cet autre jardin secret cultivé par Bertrand : l’architecture, justement. De là à assumer le dessin du projet… Une passion pour l’architecture ne fait pas de vous un architecte et Bertrand est le premier à l’admettre. Lui et Christian ont donc eu la sagesse de s’entourer des compétences d’un professionnel, Mathieu Lebouc, l’architecte évoqué plus haut.
Au delà de sa fonctionnalité, la conception du bâtiment répond à une autre exigence. Christian : « Dès le démarrage du projet, nous voulions nous faire plaisir. Il n’était donc pas question de faire un bâtiment banal, uniquement fonctionnel. » Le même : « Faire de l’innovation techno pour le seul plaisir de faire de l’innovation techno n’a guère de sens. L’innovation se doit d’être aussi au service du vivant, en contribuant à un mode de vie meilleur pour soi et la planète. »

Paris-Saclay, un accélérateur en soi

A leur manière, le projet témoigne aussi de la logique bottom up qui peut se manifester, y compris au sein de l’écosystème Paris-Saclay. Celui-ci n’est pas ce projet imposé d’en haut comme d’aucuns aiment à le penser (peut-être pour mieux le disqualifier). S’il donne lieu à d’importants investissements pour la construction de nouveaux bâtiments et infrastructures, il se nourrit aussi des idées émergentes. Bertrand : « Les deux logiques ne s’opposent pas et sont même complémentaires. » Christian abonde : « Paris-Saclay est bien plus qu’un terreau favorable à l’éclosion d’initiatives. C’est en soi un accélérateur. Dès lors que des acteurs ont des idées, il faut juste veiller à lever les freins à leur innovation. Comme on le ferait pour le développement d’un enfant : si on veut en faire un adulte responsable, faisons en sorte qu’il puisse s’épanouir, sans l’enfermer dans un carcan. »
Le même : « Certes, le projet de cluster ne pourrait pas voir le jour sans l’implication des pouvoirs publics, des collectivités et de l’aménageur, ne serait-ce que pour y construire les bâtiments et infrastructures dont on a besoin. Mais dès lors que les acteurs qui vivent au quotidien ce territoire ont des initiatives, autant les favoriser. » C’est dire si le projet aurait difficilement pu voir le jour ailleurs.
N’en est-il pas cependant déclinable ailleurs ? On peut douter qu’il le soit, en tout cas en plein Paris. Bertrand : « Un tel projet n’y aurait pas de sens. » Il répond, il est vrai, à la nature même des start-up qui se développent sur le plateau. Christian : « Autant celles qui se créent à Paris relèvent du digital et du B to C, autant, à Paris-Saclay, elles ont une dominante techno et B to B. »
Cependant, l’idée d’offrir bien plus qu’un espace de travail, un espace de vie avec un logement, a semble-t-il fait son chemin jusque dans la capitale. Christian en veut pour preuve le besoin éprouvé par Xavier Niel de compléter l’offre en espaces de travail et de restauration de sa fameuse Station F, de logements construits à proximité, à l’attention des startuppers, justement. Christian : « Il a fait le même constat que nous quant à la nécessité d’offrir tous les services possibles, au point d’investir 250 millions dans la construction d’une centaine de logements en colocation. »

Entre accélérateur et oasis… de décélération

Malgré la conviction tranquille que dégagent Bertrand et Christian, nous ne pouvons pas nous s’empêcher de pointer comme une double contradiction. D’une part, le lieu est conçu pour vivre en autonomie, alors qu’il est situé en plein dans un écosystème… D’autre part, bien que censé accélérer des projets, il s’apparente à ce que le sociologue Hartmut Rosa appelle une « oasis de décélération ». Une double contradiction qui ne déstabilise en rien nos deux interlocuteurs.
Christian, en réponse à la première : « Ce lieu sera ouvert au sens où quiconque a une preuve de concept dans de la technologie hardware pourra l’intégrer. » A la différence, comme il faut le comprendre, de ces tiers-lieux dont de grands groupes commencent à se doter, mais en en restreignant l’accès. Quant à l’apparence d’une oasis de décélération, nos deux interlocuteurs font volontiers leur la formule. S’il s’agit bien d’accélérer une technologie hardware en un laps de temps relativement court (100 jours, donc), il s’agit aussi de permettre aux entrepreneurs de se concentrer sur leur projet, en n’ayant pas à subir ni les contraintes de transports, ni les mille et une sollicitations extérieures dont on peut faire l’objet à l’heure du smartphone et des réseaux sociaux.
Ils ne s’étonnent pas non plus qu’à les entendre décrire Les Garages, nous songions à… l’abbaye de Limon (pour en savoir plus, cliquer ici). Cet univers les aurait-il d’ailleurs influencés ? On ne croit pas si bien dire. Bertrand : « J’y ai fait un séminaire ! » Christian : « Dans notre esprit, il s’agit bien d’offrir la possibilité de faire une retraite, comme dans un monastère ». Le même, dans un rire : « On pourrait même imaginer une bulle électromagnétique pour protéger les entrepreneurs des interférences extérieures. »
C’est dire si à leurs yeux le fait que le campus Data4 soit relativement à l’écart du Plateau de Saclay, n’est pas problématique et constitue même un avantage. Bertrand : « Vivre cent jours au rythme d’une communauté, c’est une expérience en soi qui gagne à être vécue. Et puis, cela permet de tester la solidité d’une équipe ! Christian : « Quand une start-up échoue, c’est le plus souvent parce que cette dernière n’a pas été assez solide. Une bonne idée ne suffit pas, encore faut-il que les fondateurs s’entendent. Vivre une centaine de jours dans un même lieu leur permettra de le vérifier. »
Malgré les airs d’utopie de leur projet, Bertrand et Christian se donnent jusqu’à la fin de l’année, pas plus tard, pour le lancer effectivement ou pas. Pas question pour eux d’attendre aussi longtemps que pour la mise en place d’un fonds d’amorçage (une idée lancée dès 2011, et qui ne s’est concrétisée que cette année). Pour l’heure, l’équipe, rejointe par Pascale Ribon, ancienne directrice de l’Estaca (pour en savoir plus, voir le dernier entretien qu’elle nous a accordé, suite à sa conférence TEDx Saclay – cliquer ici), ne s’est pas encore constituée en association. Christian : « Nous sommes encore en mode projet ». Mais, bien sûr, une structure sera mise en place quand il s’agira d’entrer dans la phase opérationnelle. »
La prochaine étape est programmée le 22 juin. Ce jour-là, le projet sera présenté sur le terrain pressenti, le campus de Data4, donc. Christian : « Comme pour TEDx, nous identifierons des I-Connecteurs qui promouvront le projet auprès de partenaires potentiels. » Lesquels pourront être aussi bien des acteurs privés que publics.
Naturellement, le site web Média Paris-Saclay ne manquera pas de vous rendre compte de la suite. Avec juste un espoir que nous nous autorisons à afficher : que cette suite ne débouche pas sur une voie de garage…

Copyright des illustrations : Philippe Gervaise (photo en illustration de l’article) et AD REM Architecture (photos en page d’accueil).

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