Des allers-retours entre Gometz-le-Châtel et… Tlemcen. Rencontre avec Jean-Luc Plisson

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A toute chose malheur est bon : l’hiver dernier, une luxation de l’épaule nous valut une douzaine de séances de rééducation, mais aussi de faire connaissance avec un kinésithérapeute qui ne se borne pas à mettre son art au service du rétablissement de pauvres patients. Passionné de vidéo, Jean-Luc Plisson (à gauche sur la photo) met aussi ses compétences dans ce domaine à disposition de chirurgiens ou… d’artistes. Comme ces musiciens de Lille et de Tlemcen, qui mettent le leur au service de la paix.

- Comment en êtes-vous venu à la vidéo ?

Mon intérêt pour la vidéo est ancien : j’ai commencé à la pratiquer vraiment il y a vingt-cinq ans, suite à ma rencontre avec Philippe Montupet, un grand chirurgien, qui avait opéré mon petit garçon du temps où il avait quatre ans, et qui se trouvait avoir eu lui-même un accident de moto. Ce qui m’a valu le privilège de le soigner à mon tour, pendant un an et demi. Naturellement, nous avons sympathisé. C’est ainsi qu’il m’a fait part de son souhait de disposer d’images pour les besoins de ses enseignements. En parallèle à mon activité professionnelle, je me suis donc mis à filmer, à titre bénévole, des opérations qu’il réalisait en bloc opératoire, en assumant jusqu’au montage. Par la suite, j’ai rencontré d’autres chirurgiens, pour qui j’ai réalisé des vidéos. Puis, comme mon épouse faisait du théâtre avec Philippe Vallepin, le fondateur D’Un Théâtre L’Autre [voir l’entretien qu’il nous a accordé ; pour y accéder, cliquer ici], j’ai commencé, il y a de cela une quinzaine d’années, à réaliser des clips et vidéos de spectacles.

- Désolé de vous poser la question, mais était-ce pour disposer d’une source de revenus complémentaires ?

Non, tous mes clips et vidéos sont réalisés à titre bénévole. C’est une manière pour moi d’aider des chirurgiens à enseigner leur métier en présentant leur travail. Des sociétés pourraient très bien réaliser ce type de vidéos, mais à des prix qui seraient dissuasifs pour les chirurgiens. Mes vidéos sont disponibles sur mon site, d’autres le sont sur MEDtube, un site bien connu des professionnels de la médecine.

- Reste que cela demande un important travail, ne serait-ce que pour le montage…

Effectivement. Au début, quand j’ai commencé avec Philippe Montupet, cela me prenait beaucoup de temps – un jour et demi, rien que pour un rendu d’un quart d’heure. Désormais, je dispose d’une station de montage, offerte par ma femme. Quant à mon fils, il m’a offert une caméra professionnelle. Réaliser des vidéos dans ces conditions n’est désormais plus que du plaisir.

- Vous revenez d’un nouveau séjour en Algérie. Comment s’est noué le lien avec ce pays ?

JLPlisson2017Paysage2A l’occasion du jumelage, qui avait été conclu en 2012 entre la ville de Lille et celle de Tlemcen, en Algérie. Une cérémonie en grandes pompes avait été réalisée dans cette ville, en présence de Martine Aubry et de l’ex-Président de la République, François Hollande.
Suite à quoi, en 2014, Tewfik Benghabrit, le vice-recteur de l’Université de Tlemcen, en charge des relations internationales, avait pris contact avec un orchestre de Marcq-en-Barœul, près de Lille, pour organiser des concerts en commun avec celui de Tlemcen. Souhaitant en garder une trace vidéo, les organisateurs s’étaient mis en quête d’un vidéaste. C’est une amie, violoniste soliste et professeur de conservatoire, Brigitte Roth, qui m’a appelé en dernière minute pour me proposer de les accompagner. Le vidéaste qui avait été sollicité avait décliné, par crainte de la situation en Algérie… Il est vrai que des attentats avaient été perpétrés cette même année. Malgré cela, j’ai aussitôt dit oui, sans hésitation. Et je ne l’ai pas regretté. Ce séjour, le premier que je faisais en Algérie, a été l’occasion de rencontrer des gens proprement extraordinaires. A commencer par Tewfik Benghabrit, qui s’exprime et écrit dans un français impeccable (tant et si bien que je fais désormais relire le moindre de mes emails à ma femme, à chaque fois que je m’adresse à lui) et qui se trouve être un grand maître de Oud.
Je découvris aussi une ville, Tlemcen, particulièrement riche au plan culturel : elle compte plusieurs écoles de musique arabo-andalouse et, en 2011, elle a été consacrée Capitale de la Culture arabe. Nous y avons aussi visité un centre spécialisé dans l’accueil de jeunes enfants autistes.
Au bout d’une semaine de répétition, les musiciens de Lille et ceux de Tlemcen ont donné un grand concert, sous la direction des chefs d’orchestre Khalil Baba Ahmed et Anne Christine Leuridan. Un clip que j’ai réalisé à cette occasion est disponible sur le site de la Ville de Lille [cliquer ici] et sur mon propre site web.

- Et, depuis, vous vous y rendez régulièrement…

Oui. Dès l’année suivante, en 2015, j’ai été invité à renouveler l’exercice, pour les besoins d’un spectacle, qui a duré pas moins de 2 h 30. Un clip et plusieurs séquences sont disponibles sur mon site. On peut y entendre des chanteurs algériens dont Lila Borsali, une chanteuse de musique traditionnelle andalouse. Vous pouvez y retrouver aussi des extraits du spectacle qu’elle a donné au Centre culturel français de la ville.
Je garde un souvenir particulièrement fort des messages de paix adressés conjointement, dans les deux langues, par les chanteurs algériens et français, à l’issue du concert. Ils ont conforté le laïc que je suis dans l’idée qu’en réalité les gens n’aspirent qu’à vivre en harmonie. Les conflits inter-religions ne sont entretenus que par ceux qui veulent prendre ou garder le pouvoir.
Ce deuxième séjour m’a permis de faire plus ample connaissance avec Tewfik Benghabrit, quelqu’un de proprement extraordinaire. Il est l’auteur de la plupart des textes de Lila Borsali et des messages de paix que j’évoquais. Figurez-vous que son arrière grand-oncle a été à l’origine de la fondation de la Mosquée de la Ville de Paris. A travers lui, j’ai pris la mesure du fait que l’Islam était d’abord une forme d’humanisme.
JLPlissonPaysage3Je suis retourné à Tlemcen en 2016, cette fois en compagnie de ma femme (dont les parents sont originaires d’Alger). Nous avions été conviés à un mariage. Les préparatifs auxquels nous avons pu assister ont duré pas moins d’une semaine. Naturellement, le mariage devait durer toute la nuit. Mariés comme convives portaient des costumes dans le droit style qui a fait la réputation de Tlemcen (au point qu’un Musée du costume y a été créé]. On mesure à quel point cette ville, située à une centaine de km d’Oran et près de la frontière Marocaine, fut un lieu d’échanges d’étoffes.
C’est à l’occasion de ce séjour que j’ai rencontré le recteur de l’Université de Tlemcen, que je reçus ensuite chez moi, à Paris, avec son épouse et ses filles. Nous avions longuement discuté des problématiques de son université – un établissement relativement jeune, mais qui compte déjà 48 000 étudiants, ce qui en fait certainement l’une des plus grandes universités d’Afrique. Dans le domaine médical, l’université a des échanges avec celle de Montpellier, mais pas aussi directs que celui que nous avons concrétisé.
C’est en évoquant les films que je faisais pour les besoins de chirurgiens qu’est venue l’idée d’un échange entre ceux de son université et des homologues français, à commencer par Philippe Montupet, dont je précise qu’il est un membre très actif de l’Académie Nationale de Chirurgie (il en est le trésorier) et a été jusqu’à récemment président de la Société européenne de chirurgie endoscopique pédiatrique (ESPES) – il n’opère que des bébés.

- Ce projet s’est-il concrétisé ?

JLPlisson2017PortraitOui, en mai 2017. Nous avons organisé des cours de chirurgie en forme de Master Class, à l’hôpital universitaire de Tlemcen. J’avais convaincu deux autres médecins français de venir : Lucile Sellem, médecin généraliste, par ailleurs maire de Gometz-le-Châtel, et son mari, Bruno Jonvel, spécialiste de médecine du sport.
Lucile a donné des conférences sur l’enseignement et l’organisation des études de la médecine en France, devant une dizaine de responsables de l’Université de Tlemcen, puis des étudiants de 6e année. Un enjeu majeur dans ce pays où une réforme du système de formation est en cours : en l’état actuel des choses, un étudiant algérien en médecine n’est confronté à un patient qu’à partir de la 6e année de ses études…
Quant à Bruno, il est intervenu sur la médecine du sport, sa spécialité. Là encore, la situation en Algérie est différente de la nôtre : quiconque souhaite faire du sport doit s’adresser à un cardiologue pour faire des bilans alors qu’un médecin généraliste ferait très bien l’affaire. Seulement, il n’est pas encore pleinement reconnu dans le système médical du pays.

- Et qu’en est-il de la kinésithérapie ? Etes-vous vous-même intervenu sur ce thème ?

Non. J’en ai surtout profité pour faire de nouvelles vidéos de Philippe, qui est intervenu en bloc opératoire. Travailler ainsi en direct est riche d’enseignements, y compris pour le kinésithérapeute que je suis, car, pour ma part, je ne vois que les manifestations extérieures d’un problème, pas l’intérieur ! Je prends aussi la mesure de l’avantage du chirurgien sur le kiné : ces patients à lui ne parlent pas, à la différence des miens… (rire) ! Pour autant, la chirurgie ne m’est pas totalement étrangère même dans le domaine orthopédique, puisque j’y ai consacré des films, disponibles également sur le site MEDtube.
J’ai cependant profité de ce séjour pour rencontrer des orthopédistes pédiatres de Tlemcen. Peu de temps avant, j’avais suivi une formation avec une chirurgienne orthopédiste, spécialiste du pied-bot. J’avais apporté les cours, pour partager ce savoir-faire. J’ai également discuté avec des collègues algériens, pour connaître les problèmes qu’ils rencontrent – de fait, ils n’ont pas tout le matériel dont ils ont besoin. J’en ai profité pour les informer sur les principes de soin du pied-bot de la French Method, mise au point à l’Hôpital Saint-Vincent-de-Paul.

- Ces échanges avec des universitaires algériens ont-ils été l’occasion d’évoquer l’Université de Paris-Saclay et d’envisager des liens avec elle ?

Oui. J’ai même fait visiter au recteur le Plateau de Saclay lors de sa visite à Paris. Il a pu prendre la mesure du projet, au vu du nombre de grues ! Et je pense qu’il ne demanderait qu’à nouer contact avec l’Université Paris-Saclay.

- D’autant qu’un centre hospitalier va voir le jour sur le campus et que le cluster compte déjà un important pôle santé…

Effectivement. J’ajoute que nombre de chirurgiens pédiatres algériens ont été formés en France. Mais les choses ne sont pas allées plus loin, du moins pour l’instant. Personnellement, je n’ai pas le moindre contact au sein de l’Université Paris-Saclay, ou même de Paris-Sud.
Et je crains que nous n’y soyons pas encore prêts. Nous autres Français, y compris universitaires, sommes en effet frileux à l’idée d’envisager des partenariats avec nos homologues algériens. Nous avons encore de l’Algérie l’image d’un pays en proie au terrorisme. Il est vrai que les Algériens semblent craindre aussi pour la sécurité de leurs hôtes. Les deux premières fois où je me suis rendu à Tlemcen, puis celle où j’y suis venu avec des chirurgiens, nous étions en permanence accompagnés de gardes du corps. L’Université de Tlemcen ne voulait pas prendre le moindre risque. En réalité, nous ne percevions aucun danger. D’ailleurs, la fois où j’y suis retourné avec ma femme, j’ai pris le temps de me balader dans les rues de la ville.
Cela étant dit, l’Université de Tlemcen est jeune et dynamique. Elle est une des rares à continuer à promouvoir autant le français, en Afrique du Nord. Elle organise des concours dans notre langue. Si des enseignements sont assurés en arabe classique (en psychologie par exemple), d’autres le sont en français. C’est dire si des ponts gagneraient à être jetés. Cependant, tout ce que j’entreprends à Tlemcen, c’est à titre personnel que je le fais, au gré des rencontres et de l’envie de mes interlocuteurs. Je ne suis pas passé par quelque institution que ce soit, universitaire ou autre, de crainte de me heurter à de l’inertie.

- Reprenons le fil de l’histoire de vos séjours…

Lors du dernier en date, Lila Borsali nous a conviés à l’enregistrement de son prochain album. Suite à quoi, sa mère, présidente de l’association Mohammed Dib (un écrivain originaire de Tlemcen, qui a écrit essentiellement en français), nous a conviés à une rencontre, à laquelle assistait également – je le précise pour vous donner une idée de l’importance de l’événement – l’ambassadrice des Etats-Unis en personne.

- Quelles sont les suites de ce dernier séjour ?

Nous en sommes revenus avec, justement, le projet de faire venir Lila Borsali aux Ulis, le temps d’un concert, avec sa dizaine de musiciens ainsi que l’ensemble Khalil Baba Ahmed. Lila est déjà venue plusieurs fois à Paris – elle y était l’an passé pour chanter au Centre culturel algérien, dans le XVe arrondissement.
J’ai d’ores et déjà pris contact avec les responsables d’une grande salle de la ville des Ulis. La maire s’est montrée très favorable. C’est son mari, que j’avais invité à rencontrer Tewfik Benghabrit, lors d’un passage à Paris, qui m’a appris que son arrière grand-oncle n’était autre qu’un des fondateurs de la Mosquée de Paris.
Je m’investis dans ce projet au point de m’occuper de l’organisation du voyage et de l’hébergement. Tewfik Benghabrit s’est dit prêt à venir à cette occasion pour faire des conférences sur les musiques traditionnelles algériennes et les techniques de la musique arabo-andalouse. Déjà, il avait donné une conférence à l’Université de Tlemcen, avec un joueur de Darbouka, sur les méthodes de percussions et les rythmes de cette musique si particulière. De prime abord, elle peut paraître uniforme pour une oreille étrangère. En réalité, elle est d’une finesse qu’on finit par percevoir pour peu qu’on y soit un peu initié.

- Venons-en à vous et à votre ancrage sur le territoire de Paris-Saclay où vous travaillez et résidez…

Et où j’ai rencontré mon épouse, qui suivait des cours de théâtre auprès de Philippe Vallepin, fondateur D’Un Théâtre L’Autre. Elle m’y a d’ailleurs entrainé. Les premiers cours se déroulaient à Orsay même – nous figurons d’ailleurs sur une des photos d’un livre retraçant l’histoire de la ville, aux côtés de Philippe Vallepin et de quelques autres amis, dans le chapitre dédié aux associations. Cette photo a été prise à l’occasion d’un spectacle monté avec Les Tisseurs d’images. Nous avions accueilli des musiciens de musique électroacoustique et des violonistes, dont l’amie violoniste qui devait plus tard faire le lien avec Tlemcen.
Force m’a été de reconnaître que je n’étais pas spécialement doué pour le théâtre. J’ai donc préféré me consacrer à la réalisation de vidéos et de clips. En revanche, ma femme a beaucoup de talent, elle a même fréquenté un temps les Cours Florent, où Philippe Vallepin avait lui-même également poursuivi une formation, mais sans en faire pour autant son métier – ce qui l’intéresse, c’est avant tout de créer des spectacles plus que la représentation elle-même. Une fois qu’un spectacle est donné, elle est encline à passer au suivant.
Notre investissement dans le théâtre nous aura permis de tisser des liens avec de nombreuses institutions du territoire dont la MJC Jacques Tati et d’autres troupes théâtrales françaises ou étrangères (québécoises notamment) dans le cadre du festival Tout Théâtre Compris, conçu également par Philippe. Il m’est arrivé à cette occasion de réaliser des DVD complets (avec une pochette) pour certaines de ces troupes. Un exercice intéressant : filmer des pièces de théâtre exige un soin particulier notamment au niveau du montage.

- N’avez-vous pas tissé des liens avec des universitaires ?

Si, mais à travers les séances de kinésithérapie ! Les universitaires sont des êtres comme les autres : ils subissent des opérations, qui les obligent à suivre des séances de rééducation ! Mon cabinet étant situé à proximité de l’IHES, j’ai vu défiler de nombreux chercheurs et non des moindres : des Médailles Field et des Prix Nobel ! Ma patientèle compte aussi des personnalités du monde de la physique dont celui qui fut le professeur de de mon fils, à Polytechnique, non sans lui avoir transmis le virus de cette science (mon fils a fait son doctorat sous sa direction). Ce milieu de la recherche m’est d’autant plus familier que j’ai moi-même fait des études de physique, à Orsay, avant d’opter pour la kinésithérapie.

- A vous entendre, cette dernière est propice à l’ « articulation » entre les gens…

Vous ne croyez pas si bien dire : le propre du kinésithérapeute, c’est de soigner des patients et ce, durant plusieurs séances. Vous en savez quelque chose (rire) ! Forcément, nous en venons à parler de tout et de rien et à faire du lien avec d’autres patients. Ces échanges ne sont pas pour autant aussi anodins. Ils participent au rétablissement de la personne. Sans doute est-ce une différence majeure avec le chirurgien dont les patients ne peuvent dire mot (ils sont anesthésiés en règle générale…). Pour ma part, j’aime bien échanger en toutes circonstances. Y compris quand je fais mes courses. L’autre jour, en faisant la queue chez mon boucher du marché des Ulis, j’ai fait connaissance avec un client qui avait une maison à Oran, pas très loin de Tlemcen, donc. Nous échangeons depuis de temps en temps par email.

Pour accéder aux vidéos de Jean-Luc Plisson, cliquer ici.

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