Défense de la Patrie : le lourd tribut de l’Ecole polytechnique

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Ce mercredi 8 octobre 2014, l’Ecole polytechnique inaugurait en présence du Secrétaire d’Etat aux Anciens combattants et à la Mémoire Kader Arif, le premier monument aux morts dressé en souvenir de ses quelque 2 000 anciens tombés sur le champ d’honneur.

Des colonnes au sommet bisauté et dressées devant une série de 14 plaques de béton blanc poli où s’alignent de part et d’autre d’une gravure, quelque 2 000 noms. C’est ce à quoi ressemble le monument aux morts que l’Ecole polytechnique a inauguré ce mercredi 8 octobre, en grandes pompes, en présence de nombreuses personnalités, dont le Secrétaire d’Etat aux Anciens combattants et à la Mémoire. Les noms en question : ceux des Polytechniciens tombés au champ d’honneur, depuis 1794, année de création de la prestigieuse école. Entre parenthèses, les localités où ils ont combattu : Aboukir, Austerlitz, Dantzig, Eylau, Friedland, Iéna, Moscou, Saint-Domingue, etc.

Morts pour la Patrie

2 000, c’est bien plus que ceux mentionnés sur le premier monument aux morts qui avait été dressé dans l’ancien campus de la Montagne Sainte Geneviève. Et pour cause, celui-ci l’avait été en mémoire des Polytechniciens tombés lors de la 1re Guerre mondiale. Soit quelque 900 noms…
Il faudra attendre 1951 pour qu’une nouvelle inscription soit ajoutée et encore ne concernait-elle que les morts enregistrés au cours des décennies suivantes. Aussi curieux que cela puisse être, aucun monument ni la moindre plaque commémorative ne rendait hommage de manière exhaustive à l’ensemble des Polytechniciens morts pour la Patrie. Or, dès la création de leur Ecole, ces derniers s’illustreront et ce, tout au long du XIXe siècle, à l’occasion de bien d’autres conflits et campagnes militaires (de la Révolution à la guerre de 1870, en passant par ceux de l’épopée napoléonienne, la Guerre de Crimée, etc.), lesquels faucheront quelque 600 élèves dont beaucoup fraichement admis. Le plus ancien des Polytechniciens à figurer sur le monument est d’ailleurs un certain Amédée François Boye (X 1794), mort en 1799, en Egypte.
Faute de pouvoir déménager le monument de la Montagne à Palaiseau, en 1976, la nouvelle implantation de Polytechnique n’en possédait pas digne de ce nom, hormis le mur en brique rouge augmenté en son centre d’un blason aux armes de l’Ecole, et les diverses plaques commémoratives de l’ancien site parisien, accrochées de part et d’autre. Aucun nom n’y était inscrit.
Cet apparent oubli est désormais réparé avec ce monument dont les plaques recouvrent cet ancien mur.
A l’origine de cette initiative, Hubert Lévy-Lambert (X 1953) qui en a suggéré l’idée il y a peine deux ans. Le temps d’une levée de fonds auprès des anciens et notamment des descendants, sous la houlette d’une association loi 1901, « groupe X monument », créée par l’AX à cet effet, le monument a donc pu être conçu et érigé en un temps record.
Aussi grande qu’en soit la qualité au plan de la réalisation technique, la véritable prouesse réside dans l’établissement de la liste exhaustive des Polytechniciens dont le nom pouvait prétendre figurer sur les plaques. Le mérite en revient à Hubert Lévy-Lambert, qui a compulsé toutes les sources existantes (annuaires des anciens et divers répertoires et sites spécialisés dont « Mémoire des Hommes ») avec suffisamment de soin pour relever des contradictions de l’une à l’autre, sinon des erreurs de prénoms voire de noms. Dans l’incertitude, le moindre nom relevé dans l’une ou l’autre source a été retenu. De là l’impossibilité d’arborer sur le monument un « Mort pour la France » (dont l’usage est strictement défini par la loi) et le recours à la mention plus neutre de « Mort pour la Patrie » qui, au demeurant, n’amoindrit pas la portée des sacrifices. 2 000 noms, donc, sans compter tous ces Polytechniciens ayant survécu, mais au prix de graves blessures, d’handicaps ou d’amputations…
Hasard du calendrier ? Toujours est-il qu’à l’heure où un rapport montre du doigt la charge que représenterait l’Ecole polytechnique pour le budget de la Nation, cette cérémonie levait opportunément le voile sur la contribution constante de cette école à la défense de la Patrie, à travers des actes de bravoure sans nul autre pareil. Qu’on songe, entre autres exemples, à celui cité par Jacques Biot, président de l’Ecole polytechnique, dans son propre discours : le fait d’arme par lequel les élèves des promotions 1812 et 1813, s’illustrèrent le 20 mars 1814. Ce jour-là, et de leur propre initiative, ils décidèrent de se porter à la défense de Paris en mettant en oeuvre plusieurs canons qu’ils surent utiliser après avoir sollicité une instruction accélérée en matière d’artillerie. A défaut d’inverser le cours de l’histoire, leurs combats acharnés devaient impressionner les vétérans de la Grande armée auxquels ils prêtaient leur concours, tout autant que les forces russes auxquelles ils étaient opposés.
Si en chiffres absolus, c’est la première Guerre mondiale qui a fauché le plus d’X, suivie de la seconde (400 dont beaucoup de rescapés d’avant 1914 et/ou morts dans la Résistance ou en déportation), ce sont les promotions de 1795 à 1810 qui ont été les plus atteintes avec un taux de pertes de… 17% (et jusqu’à 30% pour celle de 1805).

Accalmie sur fond de guerre… économique

Dans son discours, Hubert Lévy-Lambert relève cependant deux périodes d’accalmie relative, de trois décennies chacune, au cours de l’histoire pluriséculaire de l’Ecole : la première correspondant à la Restauration, la suivante au second Empire. On pourrait y ajouter celle beaucoup plus longue qui court depuis 1961, année de décès de Jean Abel Guinard (X1932), tombé durant la guerre Algérie. En son extrémité, une plaque dispose pourtant encore de place pour accueillir d’autres noms. Quelle reste vierge aussi longtemps que possible pour ne pas dire définitivement, c’est le vœu que nous nous permettons de formuler. Etant entendu que cela n’empêchera pas de rendre hommage à ces Polytechniciens sollicités sur d’autres fronts, fût-ce de guerres moins visibles, mais aux effets également désastreux, comme cette « guerre économique » à laquelle se livrent les nations dans le contexte de mondialisation et qu’Hubert Lévy-Lambert évoqua lui-même en introduction de son discours. Déjà et dans la lignée d’aînés, devenus d’illustres capitaines d’industrie, beaucoup de Polytechniciens issus des dernières promotions se lancent avec succès dans l’entrepreneuriat innovant.
Solennelle et émouvante, la cérémonie, à laquelle assistaient plusieurs descendants, a été suivie d’une autre, celle de la passation du drapeau entre la promotion 2013 et la promotion 2013. Manque de chance, la pluie a fini par s’abattre sur le parvis de l’Ecole où cette cérémonie se déroulait. Mais il en fallait plus aux promotions actuelles (totalisant près de 500 élèves dont un cinquième de nationalités étrangères) pour rompre la solennité de l’instant et refroidir leur ardeur au moment d’entonner la Marseillaise, magistralement interprétée.

Crédit photo : Jérémy Barande / Ecole polytechnique.

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