De l’intelligence… des plantes. Entretien avec Marc-Williams Debono

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Suite de nos échos au colloque de Cerisy sur la mésologie, organisé l'été dernier, autour du géographe et orientaliste (et Palaisien !) Augustin Berque, avec l’entretien sur le vif que ce neurobiologiste, membre du comité de pilotage de la Diagonale Paris-Saclay, par ailleurs… poète et président de l'association Plasticités Sciences Arts, a bien voulu nous accorder peu avant sa communication sur les « Flux d’information sensoriels et stratégies de communication "intelligentes" chez les plantes ».

- Si vous deviez « pitcher » la communication que vous vous apprêtez à faire incessamment sous peu…

J’aborderai le sujet de la plasticité sous un angle un peu particulier : celui des flux d’information sensoriels qui traversent en permanence les organismes vivants, notamment les plantes, et ce, à la lumière des découvertes qui ont été réalisées au cours de ces trente dernières années sur les stratégies de communication végétales. Force est de constater que nous avions jusqu’alors sous-estimé les capacités des plantes à communiquer entre elles et avec leur environnement. Ces capacités sont telles qu’il n’est pas excessif de parler d’intelligence distribuée, sinon de « systèmes cognitifs incarnés » au sens du neurobiologiste et philosophe Francisco Varela. Ancrées dans le sol, les plantes ont en effet dû s’adapter à des stimulations variées et permanentes et développer, ce faisant, des stratégies évolutives spécifiques, très différentes de celles des animaux ou des humains. Une réalité dont nous n’avions, nous autres chercheurs, aucune idée jusqu’à il y a peu de temps. On ne compte plus maintenant les publications scientifiques qui lui sont consacrées, toutes disciplines confondues. Un changement qui n’est pas fortuit : au milieu des années 2000, un mouvement de recherche a été impulsé en Italie, en Allemagne et aux Etats-Unis à l’occasion d’un important colloque, organisé à Florence, sur la neurobiologie végétale, considérée comme une vision intégrative des capacités accrues de signalisation des végétaux.

- Colloque auquel vous aviez participé ?

Non. Je l’ai en réalité découvert par hasard, en surfant sur le net en… 2012. Un exemple de sérendipité s’il en est. Je ne cache pas d’ailleurs le mouvement de surprise qui fut d’abord le mien. Pour le neurobiologiste que je suis, il n’y avait pas de sens à parler ainsi de neurobiologie végétale. Nous étions en présence d’une forme d’oxymore ou au mieux de métaphore. Je n’en suis pas moins allé voir de plus près, sans doute en raison d’un précédent dont j’avais gardé le souvenir. En effet, durant mon année d’étude en DEA et les quelques années qui précédaient, j’avais en parallèle réalisé des expériences consistant à enregistrer les variations de potentiels de surface des plantes. Désolé, je ne peux entrer dans les détails… Sachez juste que ces potentiels bioélectriques, dont j’ai pu vérifier l’origine physiologique, avaient pour moi forcément une signification dans la vie de relation des plantes, mais qu’on ne savait pas les interpréter, ou plutôt qu’on n’osait pas interpréter, en faisant un parallèle avec les autres organismes vivants. Se risquer à le faire, c’était vous exposer, au sein du monde académique, à la suspicion de vos collègues ! Les animaux étant eux-mêmes à peine considérés comme des êtres vivants dignes de ce nom, il allait de soi que les plantes étaient dépourvues de la moindre intelligence !

Il faut dire aussi que cette approche du végétal avait été desservie par la polémique suscitée dans les années 60 par les expériences de Cleve Blackster, un ancien agent de la CIA, qui avait eu l’idée de brancher son détecteur de mensonges sur des végétaux. Alors qu’il pensait les brûler, il a relevé des réactions électriques. En soi, il n’y avait rien de condamnable à faire ce genre d’expérience. En revanche, les conclusions que lui et d’autres en tirèrent – à savoir que les plantes étaient capables d’avoir des « perceptions primaires » – le furent. Malheureusement, dans le contexte du New Age, elles devaient connaître un retentissement considérable. En effet, au milieu des années 70, un bestseller, La Vie secrète des plantes, dû à deux Américains, Peter Tompkins et Christopher Bird, devait enfoncer le clou en suscitant encore un peu plus la suspicion au sein du monde académique. Cela a définitivement plombé les recherches scientifiques les plus sérieuses, à base d’enregistrement de potentiels de surface – consistant, précisons-le, à appréhender l’organisme végétal dans son entièreté, comme on le ferait à l’occasion d’un électrocardiogramme ou d’un EEG chez l’animal ou l’homme, et non au niveau de réseaux cellulaires ou d’une cellule unique. Elles ne purent être poursuivies qu’en toute discrétion, les chercheurs s’autocensurant eux-mêmes, pour ne pas donner l’impression d’accréditer ces thèses fumeuses réalisées sans méthode scientifique avérée. Moi-même, après avoir malgré tout réussi à publier un article avec un thésard dans une revue de physiologie végétale pour entériner ces découvertes, n’étais pas allé au-delà des expériences menées dans le cadre de l’université Paris VII.

Mais au moins ces premières expériences m’auront-elles prédisposé à m’ouvrir à ce nouveau courant de neurobiologie végétale, aujourd’hui essentiellement axé sur la compréhension des mécanismes liés à la réactivité et aux comportements des plantes. En 2013, au vu du nombre impressionnant de nouveaux résultats obtenus par des équipes de recherche internationales, je n’ai plus hésité à m’y replonger. Cette même année, je publiais deux articles, dont un dans la revue Plant Signaling & Behavior, qui reprenaient mes premiers travaux, mais en les resituant dans la perspective des nouvelles découvertes. J’ai depuis acquis la conviction que le végétal a aussi des choses à nous dire sur la notion d’intelligence. Quand on observe l’élaboration des stratégies de communication à la fois à l’intérieur d’une espèce, mais aussi entre espèces, force est de constater des phénomènes surprenants. A défaut de réponses définitives, cela pose des questions stimulantes, ne serait-ce que sur le processus et la définition même de l’intelligence. Y-a-t-il une ou des formes d’intelligence ? Faut-il parler d’intelligence ou d’intelligibilité ? De cognition distribuée ou d’intelligence de réseau ? S’agit-il d’une stratégie évolutive ou tout simplement adaptative évoluée ? Des questions que je vais poser dans ma communication et qui, comme je l’espère, vont trouver quelques échos parmi les participants.

- On perçoit l’intérêt de cette neurobiologie végétale dans une perspective mésologique et, donc, le pourquoi de votre présence à ce colloque. Mais comment s’est faite votre rencontre avec Augustin Berque ?

Par l’intermédiaire de Luciano Boï, un mathématicien du Centre d’analyse et de mathématique sociales (CAMS) de l’EHESS, qui connaissait donc bien Augustin Berque et qui y animait avec lui le son séminaire de mésologie. J’ai commencé à y assister fin 2015. L’année suivante, j’ai été invité à y présenter une conférence sur le thème « Perception et plasticité active du monde ». Je n’abordais pas ici la question des végétaux, mais bien les neurosciences au regard des systèmes de perception. J’ai cependant commencé à faire le lien dans ce cadre entre la plasticité – un concept épistémique que je développe depuis des années en allant de l’observation d’une plasticité fonctionnelle vers celle d’une plasticité plus systémique, consistant à prendre en considération l’ensemble des domaines de la connaissance – et l’apport de la mésologie. J’étais donc déjà soucieux d’aborder ces rapports de façon transdisciplinaire, correspondant pleinement aux approches berquiennes, comme on peut le voir au cours de ce colloque, qui mêle des intervenants de disciplines très différentes – des sciences du vivant, mais aussi des sciences humaines ou encore de l’architecture, sans oublier les disciplines artistiques -, et qui font l’effort de traverser la leur en essayant d’aller au-delà… Cet au-delà, si je puis dire, étant justement la perspective mésologique. Je dis bien aussi « traverser » car il importe, selon moi, d’être bien inscrit dans sa propre discipline avec toute la rigueur qu’elle peut supposer, avant de se projeter vers d’autres disciplines. On a ainsi un regard d’autant plus pertinent sur d’autres champs de recherche qu’on maîtrise bien la sienne. Autre chose explique mon intérêt pour la mésologie : le fait qu’une plante soit par excellence un organisme médial, un corps ancré dans le sol, bien plus que nous pouvons l’être nous autres humains. Sol avec lequel elle interagit au point d’être indissociable du milieu singulier qui l’habite et qu’elle habite, si j’ose dire…

- L’approche mésologique telle que définie par le naturaliste Uexküll (qu’Augustin Berque considère comme un des pionniers de la mésologie) comportait déjà un intérêt pour la communication végétale à travers ce qu’il appelait la biosémiotique…

Oui, en effet. Les plantes sont aussi des organismes biosémiotiques par excellence : elles sont capables d’extraire des signaux biologiques et biochimiques, une information particulière et prégnante. Certes, nous ne sommes pas dans l’ordre du signifié et du signifiant, mais dans une co-inscription ou, pour le dire autrement, une sorte de corporéité adossée au monde, qui suppose de la signification, qu’il nous revient d’interpréter autant que possible. Au cours de ma communication, je compte aller plus loin en explorant l’intérêt d’un parallèle entre les interfaces plastiques, que l’on peut déceler dès le niveau de l’interaction entre la forme et la matière, et plus spécifiquement à l’échelle de la plasticité du vivant, et l’interface mésologique qu’est le milieu.

- Autre motif d’intérêt que l’on devine chez vous pour la mésologie, c’est vos affinités avec l’approche artistique…

En effet. Cette ouverture à l’approche artistique découle de la dimension proprement poétique de notre rapport au milieu. Plusieurs artistes ont d’ailleurs été conviés à participer au colloque, y compris pour y exposer des œuvres conçues en rapport à un milieu et dans une perspective résolument mésologique. Les paysagistes, les géographes et les architectes nous font aussi voyager sous un nouveau jour dans ces tectoniques poétiques. Cela est fondamental.

- En quoi le cadre et la durée du colloque servent-ils le croisement des approches disciplinaires, dans une perspective mésologique ? D’ailleurs, est-ce la première fois que vous vous rendiez au Centre culturel international de Cerisy ?

Oui, c’est la première fois. Et je trouve que c’est une expérience proprement unique. D’abord, au regard du rapport au temps : ici, les intervenants en disposent pour exposer et échanger entre eux et les auditeurs. Les communications ne sont pas chronométrées comme cela se fait dans la plupart des colloques ou congrès scientifiques. A Cerisy, on vit en immersion, dans une proximité qui permet d’approfondir les échanges de manière plus informelle. Résultat : les gens se livrent plus facilement, ce qui permet d’aller plus loin encore, de traiter de problèmes de fond et/ou de dissiper d’éventuels malentendus.

- Rappelons que c’est un cadre où nous sommes cernés de végétal aussi bien à l’extérieur, sur fond de bocage normand, qu’à l’intérieur, à travers les bouquets de fleurs ou les cucurbitacées représentés sur le plafond de la bibliothèque…

En effet ! Le végétal dans toutes ses dimensions : concrète, médiale et artistique.

La cloche retentit. C’est le signal que les communications reprennent. Il nous faut interrompre cet entretien.

A lire aussi les entretiens avec Augustin Berque (cliquer ici), Francine Adam (mise en ligne à venir) et Paag.l (mise en ligne à venir).

3 commentaires à cet article
  1. Ping : Là, sur les bords du Rabec. Entretien avec Augustin Berque | Paris-Saclay

  2. Marc j

    Vous, vous adorez le mot « pitcher » ou je n’y connais rien.

  3. Sylvain Allemand

    Bonjour,
    Merci pour ce témoignage d’une fréquentation assidue du site web Média Paris-Saclay, Je vous laisse juste la responsabilité de conclure de l’usage fréquent d’un mot l’expression d’une adoration (on peut y avoir aussi une marque d’humour, mais bon…), en espérant aussi que vous alliez au-delà de ce constat et portiez votre attention sur le fond, comme on est en droit de l’attendre d’un esprit « normalien », qui ne devrait rien avoir à envier à l’intelligence végétale.
    Cordialement,
    Sylvain Allemand

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