De l’importance de l’effet « Boucles d’or ». Rencontre avec André Torre

AndreTorreMars2018aysage
Du 22 au 24 mars, le Collège International des Sciences du Territoire tenait son 4e colloque à Rouen sur le thème des représentations du territoire. Nous y étions et y avons retrouvé cet économiste spécialiste des dynamiques territoriales, impliqué dans l’écosystème de Paris-Saclay : Directeur de recherche à l’Inra – AgroParisTech, il a participé à la structuration des sciences humaines et sociales à travers la création d’un département dédié, avant de rejoindre, en 2015, la MSH Paris-Saclay comme directeur adjoint.

- Si vous deviez, pour commencer, caractériser votre démarche en tant qu’économiste ?

Je suis un économiste particulièrement ouvert à la pluridisciplinarité. Pour les besoins de mes travaux sur les logiques de proximité qui sous-tendent le fonctionnement de systèmes locaux d’innovation, je dialogue aussi bien avec les géographes (auxquels j’emprunte d’ailleurs la notion même de territoire), que les sociologues, les gestionnaires, les politistes, etc. De là ma présence à ce colloque du CIST, qui offre l’intérêt de réunir des chercheurs de différentes disciplines.

- Qu’est-ce qui vous a motivé à venir à cette édition-ci ?

Cette édition m’intéressait d’autant plus qu’elle portait sur les territoires et leurs représentations. Si cette notion de territoire n’a jamais été autant utilisée depuis quelques années, aussi bien par les chercheurs que dans le cadre des politiques publiques ou dans les médias, force est d’admettre qu’elle recouvre des acceptions différentes et des intentions pas toujours explicites. Bref, c’est une notion valise. Or, si les SHS ont un intérêt, c’est justement du fait de leur vocation à questionner le sens des mots qu’on utilise, à mettre au jour les diverses représentations qui y sont associées. Encore faut-il que les représentants de ces disciplines prennent le temps de confronter leurs analyses et c’est justement tout le mérite de ce genre de colloque que d’offrir l’opportunité aux chercheurs de croiser leur regard, d’échanger de manière formelle, à travers des communications et des tables rondes, ou de manière plus informelle, pour comprendre en l’occurrence ce qu’il y a derrière ce concept de territoire.
Pour ma part, j’ai participé à une table ronde aux côtés d’un politologue (Romain Pasquier) et d’une spécialiste du droit international (Anne Thida Norodom). Les géographes étaient également très présents, mais étant déjà majoritaires au sein du CIST, ils ont pris le parti de nous écouter avant d’échanger avec nous, ce dont je les remercie.

- Ajoutons aussi la présence d’un praticien, en la personne d’un président d’un parc naturel régional – celui des Boucles de la Seine-Normandie…

Oui, et c’est aussi en cela que le colloque est intéressant. Il permet de confronter le point de vue de chercheurs, leurs théories ou modèles explicatifs, à ceux qui vivent le territoire au quotidien. Le cas du parc naturel régional s’est révélé d’autant plus intéressant qu’il s’agit, comme cela a bien été montré, d’un territoire à géométrie variable (il est le cadre de différents projets qui engagent toute ou partie des communes qui en sont membres), évolutif (le périmètre du parc peut s’élargir avec l’intégration d’autres communes) ou encore multi-scalaire (il implique d’autres acteurs situées à d’autres échelles, y compris européenne).

- Et pour l’économiste que vous êtes, qu’est-ce donc qu’un territoire ?

Nous autres économistes, n’avons pas de définition qui nous soit réellement propre. Nous nous appuyons, comme je l’indiquais, sur le concept des géographes sinon des aménageurs. D’ailleurs, nous usons davantage de l’adjectif « territorial » que du substantif, que ce soit pour caractériser un mode de développement, de gouvernance, des types de ressources, etc. Au sein de la science économique, le fait de mettre ainsi l’accent sur cette dimension est aussi une manière d’ajouter de nouvelles dimensions aux analyses plus classiques des critères de localisation des firmes ou des ménages et de mettre au jour d’autres lois, indépendantes du contexte.

- Privilégier une approche territoriale n’incline-t-elle pas à déconstruire l’idée d’un marché qui fonctionnerait selon ses propres lois ?

Montrer dans quelle mesure les réalités dont on parle participent de constructions sociales est la finalité même des SHS. Les phénomènes économiques n’y échappent pas. Le marché, en particulier, ne consiste pas seulement en un croisement d’une offre et d’une demande, c’est aussi l’affaire d’institutions, de règles, de représentations, qui concourent à son fonctionnement, non sans expliquer aussi les spécificités locales qu’il peut manifester. Sur chaque territoire, on rencontre en effet des projets spécifiques, qui en déterminent le dynamisme. Mais pourquoi des territoires paraissent-ils plus dynamiques que d’autres ? Pourquoi certains surmontent-ils des crises (économiques, sociales, environnementales,…) ou se révèlent-ils résilients, et d’autres pas ? Quelle est la part des facteurs endogènes et celle de facteurs exogènes, dans les dynamiques territoriales ? Telles sont quelques-unes des questions qu’on peut se poser et qui sont, comme vous voyez, plus complexes que la représentation du territoire comme simple support au marché. Précisons encore que ces questions ne préjugent pas du modèle à suivre. Si tel territoire a vocation à devenir un cluster technologique, tel autre peut tirer son épingle du jeu en poursuivant un développement agricole, industriel et/ou touristique, etc. C’est dire si les territoires et leurs dynamiques sont pluriels. Ce dont un pays comme la France fournit d’ailleurs un bel exemple avec la persistance de contrastes forts, malgré une tradition jacobine de l’Etat.

- Dans quelle mesure la mondialisation change-t-elle la donne de ces approches territoriales ?

Tous les territoires sont peu ou prou globalisés, c’est-à-dire affectés par des dynamiques qui se manifestent à d’autres échelles. Dès lors, vivre en complète autarcie devient illusoire. En revanche, des territoires peuvent prétendre regagner de leur autonomie, autrement dit reprendre la main sur leur destin, sans dépendre des seuls facteurs exogènes. Aujourd’hui plus que jamais, nous sommes dans un jeu complexe entre ouverture et ancrage local et non dans une logique irréversible de standardisation. Les territoires qui marchent bien se caractérisent tout à la fois par des interactions internes très fortes et une capacité à s’ouvrir vers l’extérieur et échanger avec d’autres territoires.

- Au cours de la table ronde à laquelle vous avez participé, vous avez souligné le poids des proximités dans les dynamiques des systèmes locaux d’innovation, mais en précisant que ces proximités n’étaient pas toutes physiques ou géographiques. Pouvez-vous préciser ce point ?

Qui dit proximité, pense spontanément à une co-localisation, sinon une coprésence physique, géographique. Elle impliquerait nécessairement d’être à côté de ou à une distance facilement franchissable. Mais la proximité peut se manifester autrement, par le simple fait d’entretenir des affinités. On peut se sentir « proches » même à distance ! On peut même dire que l’on est souvent plus proches de personnes vivant loin de soi que de celles qui vivent à proximité immédiate – il ne suffit pas d’être voisins pour se connaître ni même se parler.
Ce qui vaut pour les personnes vaut aussi pour des entreprises. Pour qu’un système local d’innovation fonctionne, il ne suffit pas qu’elles soient proches physiquement, localisées sur un même territoire, mais encore qu’elles échangent, coopèrent, partagent des connaissances et des intérêts communs.

- N’est-ce pas le principe d’un cluster technologique ?

Si, bien sûr. Mais dans ce cas, il faut encore une condition : ce qu’on appelle l’effet Boucles d’or…

- ?!

C’est en référence au célèbre conte de Boucles d’or et des trois ours, qui, souvenez-vous, met en scène une jeune fille, qui pénètre dans la maison d’une famille de trois ours – le père, la mère et le fiston. Les couverts et le mobilier qu’elle y trouve sont de tailles différentes, certains sont trop petits pour qu’elle puisse y boire ou s’y asseoir, d’autres trop grands… mais ceux de l’ours du milieu s’avèrent juste à la bonne taille. Pour qu’un cluster fonctionne, il n’en va pas autrement : il faut que les éléments qui le composent soient suffisamment hétérogènes, mais pas trop. Si les acteurs se ressemblent trop, ils seront enclins à se faire concurrence, à se copier. S’ils sont trop différents, ils n’auront pas grand-chose à partager. La solution, c’est le juste milieu : qu’on y trouve des acteurs à la fois suffisamment proches et différents pour avoir envie de collaborer, fût-ce dans une logique de coo-pétition. C’est dire si la construction d’un cluster technologique tient aussi de la recette de cuisine. Suivant les ingrédients qu’on y met, le résultat peut être mauvais, passable ou bon.

A lire aussi les entretiens avec le romancier Aurélien Bellanger (pour y accéder, cliquer ici) et le géographe et romancier Michel Bussi (cliquer ici), qui ont également participé au colloque du CIST.

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