De la physique nucléaire à S[cube]. Rencontre avec Jean-Claude Roynette

Jean-Claude Roynette (à droite), lors de l’inauguration d’une exposition de S[cube] au lycée de Vilgénis.
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Jean-Claude Roynette préside S[cube] qu’il a contribué à fonder en 2007. Retour sur un cursus de physicien qui a débuté à la Faculté d’Orsay, dans les années 1960.

Jean-Claude Roynette vit à Bures-sur-Yvette depuis les années 80. Auparavant, il a habité aux Ulis. Au total, cela fait une cinquantaine d’années qu’il vit à proximité du Plateau de Saclay. Il y est arrivé pour y faire un DEA en physique nucléaire, en 1962, soit peu de temps après la disparition de Frédéric (en 1958) et d’Irène Joliot Curie (en 1956) qui avaient créé la Faculté d’Orsay. « Mais parmi mes professeurs, mon patron de thèse avait été l’un de ses élèves. Il parlait avec affection de la “ patronne ”.»

Du temps de la Faculté d’Orsay

Une fois sa thèse soutenue, il a fait ensuite toute sa carrière d’enseignant-chercheur à l’Institut de Physique Nucléaire (IPN) en franchissant les différentes étapes : assistant, maître assistant, maître de conférences puis professeur. Dans les années 90, il décide de mettre mon son expérience au service de l’université en devenant le doyen de la Faculté des sciences. Il le sera de 1996 à 2005. « Neuf années passionnantes. Ce poste me plaçait à l’interface d’autres disciplines, qui m’étaient a priori étrangères : la biologie, la chimie, les mathématiques, les sciences de la terre,… J’ai pu mesurer à quel point elles offraient des perspectives intéressantes, même pour le physicien que j’étais. »

Jean-Claude Roynette dit encore avoir aussi beaucoup apprécié les aspects humains de la gestion d’une faculté, « même si ce n’est pas de tout repos ». Et pour cause, la Faculté d’Orsay comptait alors presque 13 000 étudiants et près de 2 000 chercheurs, d’enseignants-chercheurs et de personnels techniques et administratifs. Soit une population équivalente à une ville moyenne, répartie sur un terrain de 230 ha. « Les bâtiments étaient loin d’être tous aux normes de sécurité ! Quant aux coûts de fonctionnement du campus, ils étaient supérieurs aux dotations du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. » Tant et si bien qu’en 2003, il contribue à faire prendre par le président de l’Université, une décision radicale : la fermeture des locaux, pendant une quinzaine de jours. » Avec philosophie, il voit dans son expérience de doyen, « un concentré de l’existence humaine, avec ce que ça comporte d’intérêts et de difficultés ».

Depuis son arrivée comme étudiant, l’environnement a sensiblement changé, avec l’installation de l’Ecole polytechnique, de Supélec,… « J’ai vu le Plateau de Saclay sortir des limbes. » Seulement, déplore-t-il, ces établissements ont longtemps fonctionné en vase clos. « J’ai toujours pensé qu’il fallait au contraire créer des synergies entre ces établissements de recherche et d’enseignement supérieur. Mais, que voulez-vous, une grande école, en raison de son “prestige“, rechigne à se mêler à une université. Et grande école ou pas, chaque établissement est jaloux de son indépendance. » Puis les choses ont commencé à évoluer dans les années 2000, d’abord avec la création d’un Pres (Pôle de Recherche et d’Enseignement Supérieur) qui avait vocation a à favoriser le rapprochement entre les établissements d’enseignement supérieur, universités et écoles. Un dispositif qu’il juge avec le recul dès l’origine peu adapté. « Le PRES dans lequel l’Université Paris-Sud était engagée réunit trois autres universités situées sur différents départements : l’Université de Versailles-Saint-Quentin (Yvelines), celles d’Evry (Essonne) et de Créteil (Val-de-Marne). L’Université de Paris-Sud est elle-même éclatée entre plusieurs centres, situés à Orsay, à Sceaux, au Kremlin-Bicêtre et à Cachan. Pas simple, dans ces conditions, de favoriser les synergies. En désaccord avec la politique menée par la présidence de l’université vis-à-vis de l’énorme potentiel scientifique et universitaire que constitue le plateau de Saclay, Jean-Claude Roynette préfère tirer sa révérence, un an avant la fin officielle de son mandat. Nous sommes en 2005.

L’ère du Plan Campus

Il n’en suivra pas moins avec attention la dynamique poursuivie avec le Plan Campus censé inciter les établissements à travailler ensemble. « Il faudra toute l’autorité du ministre de l’époque, Valérie Pécresse, pour qu’ils présentent un projet commun. » Ce qui sera fait sous la houlette de la Fondation de Coopération Scientifique (FCS). « Bon an mal an, nous avons avancé vers une université Paris-Saclay. »

Et le cluster, visant à favoriser les synergies entre les établissements d’enseignement supérieur, mais également les entreprises et leurs centres de R&D, qu’en pense-t-il ? « J’y crois, même si cela a pu être décrié au sein de l’université encore peu habituée à nouer des partenariats avec les entreprises. » Pour sa part, il se dit persuadé que la nobélisation d’un Albert Fert doit beaucoup à cette cette synergie entre une entreprise (Thales) et des laboratoires publics. D’ailleurs, la première exposition organisée, en 2008, par S[cube] sera consacrée aux Prix Nobel. « Un autre chercheur situé sur le Plateau, venait de s’en voir décerner un, à travers le Giec, Jean Jouzel. Nous voulions saisir l’occasion de souligner le fait que quand des chercheurs travaillent ensemble, cela peut donner des Prix Nobel ! »

L’engagement au sein de S[cube]

Quand on lui demande si lui-même avait œuvré à ce rapprochement entre le monde académique et le monde de l’entreprise du temps où il était doyen de la Faculté, il reconnaît que « c’était encore trop top tôt : les esprits n’étaient pas encore préparés. »

Et S[cube] justement, comment s’est-il retrouvé dans cette aventure ? « Me sachant disponible, suite à ma démission de mon poste de doyen, le président de la Caps, François Lamy m’a proposé de créer une structure de type CCSTI (Centre de Culture Scientifique, Technique et Industrielle) pour rapprocher le monde scientifique et les habitants. »

Et les artistes, comment l’idée est-elle venue de les solliciter ? « Il n’en était pas encore question à l’époque. L’élargissement des activités de S[cube] au monde artistique est un des apports du directeur de la structure, Didier Michel. Il permet de faire accéder le public à la science par des voies moins académiques. »

Cependant, lui, le physicien, qui se dit ouvert au dialogue avec d’autres disciplines scientifiques reconnaît sans ambages ne pas avoir été particulièrement prédisposé à cette ouverture au monde artistique, du moins dans un rapport aux sciences. « Le croisement entre arts et sciences peut ne ressembler à rien : n’être ni de l’art ni de la science. Il faut donc être vigilant. » Cela étant dit, il se dit curieux de voir les résultats. « Je découvre en marchant, sans a priori. »

Cinq années après la création de S[cube], il reconnaît que cette structure est parvenue à instaurer un vrai dialogue entre chercheurs et artistes au sens où les uns s’inspirent des méthodes des autres, et vice versa. «L’approche artistique n’est pas qu’un simple supplément d’âme. Elle peut, par sa propre rigueur, enrichir l’approche scientifique, tout en apprenant d’elle, et déboucher sur des innovations qui n’auraient pas vu le jour sinon.»

A cet égard, les créations de Bernard Avron et Vincent Morieux sont à ses yeux exemplaires : « Ils nous ont montré que les artistes peuvent apporter un regard décalé et ainsi éclairer sous un autre jour un domaine scientifique. Je pense en particulier à leur spectacle sur les mathématiques dont même des mathématiciens ont admis qu’ils témoignaient d’une parfaite connaissance des principes de leur discipline. »

A l’évidence, ces mêmes chercheurs jouent le jeu. « Il est vrai qu’on travaille avec des chercheurs qui ont une fibre artistique. » Et Jean-Claude Roynette de citer entre autres Jean-Marc Chomaz (CNRS /Ecole Polytechnique), Christian Jacquemin (Université Paris-Sud / Limsi), etc.

Et Agora 4.0 ? A quel besoin cette manifestation a-t-elle répondu ? « Nous avions besoin d’un point fort au cours de l’année sur le thème qu’on a choisi, en plus des conférences de facture plus traditionnelle. L’idée est de susciter l’échange, la rencontre de manière moins conventionnelle. » Le thème de l’année prochaine sera plus que jamais propice à ce dialogue entre chercheurs et artistes puisqu’il s’agit des ondes. « Et de fait, qui dit ondes, dit (entre autres) musique.»

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