Créations et cultures dans les Métropoles-monde. Entretien avec Patrick Braouezec

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Telle était la problématique d’un colloque de Cerisy, organisé en mai 2014 à l’initiative de la communauté d’agglomération Plaine Commune, labellisée depuis peu « Territoire de la culture et de la création ». Son président, Patrick Braouezec, nous en dit plus sur ce colloque et ce label, mais aussi les échanges qu’il ne demande qu’à cultiver… avec Paris-Saclay.

- Pouvez-vous pour commencer par rappeler les principes et la genèse du « Territoire de la culture et de la création », le label qui a été attribué à Plaine Commune ?

Pour comprendre les principes de ce label, il n’est pas inutile de revenir à l’origine de la démarche telle qu’elle avait été impulsée en 2009 par Christian Blanc, alors Secrétaire d’Etat chargé du Développement de la Région capitale, car elle éclaire les différences d’approche en présence. Pour Christian Blanc, il s’agissait de promouvoir un « cluster des industries de la création » sous la houlette d’un établissement public. En somme, Plaine Commune serait à la culture et à la création, ce que Paris-Saclay serait à l’innovation technologique. Cette perspective ne nous enchantait pas. D’abord, parce que nous souhaitions revendiquer aussi le terme d’innovation – Plaine Commune fait, depuis, partie de l’Arc de l’Innovation constitué dans un souci de rééquilibrage est-ouest du territoire métropolitain, en encourageant notamment des méthodes d’expérimentation urbaine [pour en savoir plus, cliquer ici].
Surtout, nous ne nous retrouvions pas dans les termes de « cluster » et d’ « industrie » ni dans l’idée d’un établissement public.

- Pourquoi ?

A l’époque, en 2009 donc, nous étions engagés dans le débat autour de la métropole du Grand Paris. A rebours d’une logique de concentration des ressources, nous militions pour une reconnaissance de la polycentralité du territoire métropolitain. Principe que Plaine Comme s’employait à s’appliquer à elle-même en reconnaissant d’autres centralités que celles de Saint-Denis et d’Aubervilliers. Bien sûr, ces communes ont toujours occupé une place particulière, mais d’autres centralités existent. Pour mémoire, Plaine Commune en compte sept autres [La Courneuve, Epinay-sur-Seine, l’Île Saint-Denis, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Ouen, Stains et Villetaneuse] et il est important qu’elles se renforcent réciproquement tout en préservant leurs spécificités.

- Alors qu’à vos yeux la notion de cluster suggérait davantage de concentration ?

Oui, davantage de concentration, censée irriguer le reste du territoire. Or, comme tous les gamins, il m’est arrivé de jeter un caillou dans une rivière et de m’apercevoir que les ondes finissent très vite par s’estomper sans profiter, loin de là, à l’ensemble de la surface…

- Et le terme d’industrie, pourquoi suscitait-il votre réserve ?

Je le trouvais trop restreint. Certes, Plaine Commune compte d’importantes industries autour de l’image (vidéo, cinématographique et numérique), mais le territoire compte bien d’autres activités culturelles, créatives ou encore artistiques, qui dépassent largement le champ proprement industriel.

- Soit, mais votre territoire n’a-t-il pas été marqué par un passé industriel ? Mettre en avant le terme d’industrie, n’était-ce pas une façon de valoriser cet héritage ?

Si, probablement. Mais la page de ce passé industriel a été tournée, à juste titre d’ailleurs, car il correspondait à des activités polluantes et mobilisant surtout des ouvriers peu qualifiés. Ce passé industriel ne doit pas non plus faire oublier ce tissu de petites entreprises, qui perdure aujourd’hui, souvent en lien avec les unités de production d’images. Je pense d’ailleurs que c’est cette réalité que Christian Blanc avait en tête lorsqu’il songeait faire de Plaine Commune un « cluster des industries créatives ». Reste que, pour ma part, je considérais que ce n’était pas seulement au titre de cette industrie que notre agglomération pouvait être considérée comme un territoire de culture et de création. En dehors du secteur de l’image, Plaine Commune compte bien d’autres lieux créatifs et artistiques, dont certains de renommée nationale et même internationale. Je pense à l’Académie Fratellini, au Théâtre équestre Zingaro-Bartabas, aux trois Centres Dramatiques Nationaux (à Saint-Denis et à Aubervilliers), au Festival de Saint-Denis (qui propose des concerts de musique classique ou du monde, et des opéras), etc. J’ajoute que de très nombreux artistes résident sur notre territoire en entretenant avec lui une relation particulière : je pense au peintre et sculpteur Rachid Khimoune, au slameur Grand Corps Malade, à la vidéaste Sylvie Blocher, etc. Sans oublier tous ces plasticiens, graphistes, sculpteurs, peintres, chorégraphes etc. Ni tous ces artisans d’art qui font aussi de Plaine Commune un territoire de culture et de création.
Si, donc, nous devions travailler à la valorisation de ces dernières, nous ne pouvions nous restreindre à un cluster, de surcroît limité à l’image.

- Et la perspective de créer un Etablissement public, pourquoi ne suscitait-elle pas votre adhésion ?

Dès lors que le territoire devait être reconnu comme étant dédié à la culture, la création et, j’insiste, l’innovation, il nous semblait plus pertinent d’en co-piloter l’animation avec l’Etat, sur la base d’un contrat de développement territorial (CDT) dont le principe, je le rappelle, avait été introduit par la loi de 2010, relative au Grand Paris [pour mémoire, ce contrat passé entre l’État, par l’intermédiaire du préfet de région, et les communes vise à encadrer le développement territorial engendré par la création des nouvelles gares du réseau de transport du Grand Paris Express ].
Ce n’était pas la première fois que nous manifestions cette volonté de co-pilotage avec l’Etat. Nous l’avions déjà mise en avant au début des années 90-91 ! L’époque où nous avons commencé à faire le deuil de l’ère industrielle, en réfléchissant à un nouveau projet urbain pour le territoire. Tout en sollicitant le concours de plusieurs architectes et urbanistes – Philippe Robert, Yves Lion, Pierre Riboulet, Michel Corajoud et Christian Devillers – nous nous étions tournés vers l’Etat avec la conviction que les enjeux dépassaient largement les limites de Plaine Commune, qu’ils avaient une portée régionale sinon nationale. En juillet 1992, nous avions, donc, avec Jack Ralite, alors maire d’Aubervilliers, plaidé pour un co-pilotage auprès du Premier Ministre de l’époque, Pierre Bérégovoy. En vain, pour les raisons que vous imaginez [la défaite du gouvernement aux législatives de 1993, suivie du suicide de Premier Ministre]. Près d’une vingtaine d’années s’écoulèrent avant que cette idée de co-pilotage ne refît surface. Avec l’institution des CDT, la situation nous semblait de nouveau mûre pour travailler avec l’Etat sur l’élaboration d’un document qui nous engage sur des objectifs partagés et la manière de les atteindre ensemble.
Depuis, près d’une vingtaine de ces CDT ont été signés à l’échelle de l’Ile-de-France. Le nôtre l’a été en janvier 2014. Même si, comme je le regrette, on ne parle plus guère de ces contrats, je persiste à penser que c’est un document utile pour atteindre des objectifs que je crois essentiels au développement équilibré du territoire métropolitain.

- Et le label « Territoire de la culture et de la création », comment a-t-il pris corps ?

Le principe de ce label a été acté dans un premier accord-cadre signé durant l’été 2011, qui devait définitivement enterrer le principe d’un cluster. Au début de l’année suivante, un autre accord-cadre devait définir les contours du projet : ses grands objectifs stratégiques, ses orientations thème par thème, ses premiers engagements. Au mois de juillet 2012 de la même année, Plaine Commune a confié au compositeur Nicolas Frize (qui avait été invité à participer avec d’autres artistes et acteurs culturels à des réunions de « créativité » autour du cluster de la création) et Marie-Pierre Bouchaudy une mission de conseil, de sensibilisation et d’accompagnement autour du Territoire de la culture et de la création [pour en savoir plus, cliquer ici]. Non sans un paradoxe de taille : Plaine Commune n’avait pas et n’a toujours pas la compétence en matière de politique culturelle. Mais nous avons su faire de ce paradoxe une opportunité : puisque nous n’avions pas cette compétence, nous avons fait en sorte que l’ensemble des politiques publiques que nous menons soient irriguées par la culture, mais aussi la création et l’innovation. Que ce soit en matière d’aménagement, d’insertion, de rénovation des quartiers ou d’espaces publics, etc. Il s’agit donc bien plus que d’un label : d’un nouveau paradigme d’action publique, qui fait de la culture et de la création des moteurs de développement, des leviers d’en-commun.

- En mai 2014, vous initiez un colloque au Centre culturel international de Cerisy (CCIC) sur le thème « Cultures et créations dans les métropoles-monde » [pour en savoir plus, cliquer ici]. A quel besoin a-t-il répondu ?

Le Centre culturel international de Cerisy est depuis les années 50 un haut lieu d’échanges intellectuels et culturels qui perpétue une tradition de colloques traitant de sujets très divers, en croisant – en tout cas pour les colloques de prospective – des regards de théoriciens aussi bien que de praticiens [pour en savoir plus, cliquer ici]. Bien que situé en plein cœur du Cotentin, il était le lieu approprié pour échanger sur les enjeux d’un Territoire de la culture et la création. Un colloque y a donc été organisé cinq jours durant ! C’est une autre caractéristique de Cerisy que de prendre le temps de l’échange, quitte à poser des problèmes d’agenda : pour ma part, je n’ai pu le suivre dans son intégralité, mais j’ai fait mon possible pour y faire deux allers-retours !

- Précisons qu’il a été codirigé par un géographe (Michel Lussault) et un philosophe (Olivier Mongin), spécialistes du fait urbain. En quoi ce double regard était-il pertinent pour vous ?

Je suis convaincu que pour appréhender le fait métropolitain et fabriquer la ville, nous avons besoin, en plus de l’expertise de spécialistes du monde de la création et de la culture, de spécialistes du phénomène urbain, aujourd’hui plus que jamais alors que l’urbanisation gagne en ampleur, à l’échelle du monde. Des spécialistes qui, de surcroît, abordent l’urbain à travers l’expérience qu’en ont les gens. C’est le cas de Michel Lussault et d’Olivier Mongin, qui ont une connaissance tout à la fois théorique et sensible de l’urbanité. Ils sont d’autant plus convaincants pour nous rappeler que nous ne partons pas de rien, que pour fabriquer la ville, il importe de prendre en considération la manière dont les gens la perçoivent et la font à leur manière, au quotidien. De là, d’ailleurs, le désaccord de fond que je peux avoir avec un autre géographe, Daniel Béhar, qui considère que le bassin de vie appartient au passé, que désormais c’est à l’échelle du Grand Paris que se déploie la vie des gens. Je crains qu’il n’ait en tête que les populations les plus mobiles, par choix ou par contrainte. Pour le reste de la population métropolitaine, le bassin de vie continue à dire quelque chose.

- Quel était l’enjeu du colloque ?

Il visait à confronter notre réflexion aux analyses de chercheurs et de praticiens, mais aussi à d’autres démarches territoriales en matière de culture et de création, en France comme à l’étranger. Si le colloque a été l’occasion de mettre en avant plusieurs acteurs de la vie culturelle et créative de Plaine Commune (outre Nicolas Frize : Valentine Roy, notre chargée de mission culture à Plaine Commune ; Laurence Dupouy-Veyrier, alors directrice culture de la ville de Saint-Denis ; Julien Beller, du 6B, etc.), il a permis de découvrir d’autres expériences françaises ou même étrangères, qui ont contribué à enrichir notre réflexion. Je pense en particulier à l’expérience du CCCB de Barcelone.

- De là le double pluriel (cultures et créations) affiché en titre ?

Oui. Si on peut encore parler de création au singulier pour mieux en suggérer comme le caractère quasi démiurgique [sourire], en revanche, c’est bien de cultures au pluriel qu’il convient de parler. A fortiori sur un territoire comme le nôtre qui compte jusqu’à 136 nationalités et où l’enjeu est donc de tirer profit de cette diversité plutôt que de la transcender. C’est elle qui fait d’ailleurs la particularité du Territoire de culture et de création de Plaine Commune. Elle se manifeste jusque dans les institutions que nous comptons. Rien de commun a priori entre l’Académie Fratellini, le Studio Théâtre de Stains ou encore le 6B tant au regard de leur histoire que de leur programmation et de leur public. Cette diversité des formes de cultures et de créations nous importe d’autant plus que, et c’est une autre de mes convictions, ce sont elles qui peuvent concourir à cette polycentralité que j’évoquais tout à l’heure, et dont nous avons besoin.

- Mais si cultures et créations sont des enjeux pour tous les territoires, ainsi que le suggérait le colloque, quel sens peut-il y avoir à en labelliser certains d’entre eux ?

On peut en effet se poser la question. Je rappelle d’ailleurs que ce n’est pas nous qui avons fait la demande d’un tel label, encore moins voulu être reconnus comme Territoire de « la » culture et de « la » création. Nous nous serions satisfaits d’être un territoire de culture et de création ! Finalement, les deux articles ont été maintenus au singulier. Maintenant, si quelque chose justifie de nous singulariser, c’est ce large éventail d’offres que propose Plaine Commune, que ce soit en termes d’équipements, d’initiatives ou d’événements. Sans compter encore le nombre d’artistes présents sur notre territoire en entretenant un rapport particulier avec lui. Enfin, nous nous inscrivons dans une démarche innovante d’action publique, qui met l’art et la culture au cœur de la fabrique urbaine.

- Où en êtes-vous dans la promotion de ce Territoire de la culture et de la création ? S’inscrit-il déjà dans les faits ?

Oui, culture, création et, encore une fois, innovation sont systématiquement convoquées dans l’élaboration de nos politiques publiques. Il n’y a plus un seul programme de rénovation, de bâtiments ou d’espaces publics, qui ne donne lieu à un appel à projets en direction des artistes pour l’accompagner. Prochainement, je dois intervenir en clôture d’une journée sur les friches urbaines et leur utilisation temporaire par des collectifs s’artistes. Une pratique dans laquelle nous avons déjà une certaine expertise. A cet égard, l’exemple du 6B a été pour nous un révélateur : il a apporté la démonstration du fait que des artistes pouvaient être parties prenantes de l’aménagement d’un quartier, et contribuer à sa mixité, à travers l’organisation d’événements culturels et artistiques [le 6B est un ancien bâtiment transformé en lieu de résidence de structures de création culturelle et artistique, situé à proximité d’un quartier ayant fait l’objet d’un programme rénovation ; pour en savoir plus, cliquer ici].
Depuis, d’autres projets de rénovation ont vu le jour. Je pense à l’ancienne usine Babcock, appelée à devenir un haut lieu de culture et de création du Grand Paris, à la faveur de l’implantation du pôle fiduciaire de la Banque de France.
Avec le recul dont on dispose maintenant, j’ai la conviction qu’un projet urbain a d’autant plus de chance d’être réussi, pérenne, qu’il mobilise au moins six expertises : celle de l’élu, bien sûr, mais aussi celles de l’homme de l’art (architecte ou paysagiste), du gestionnaire (qui pourra juger de la pertinence des choix de matériaux ou de végétaux, par exemple) ; de l’usager (qu’il soit habitant ou seulement salarié – je pense à cet égard à l’aménagement d’un jardin public à proximité du site de SFR pour lequel les salariés ont été consultés), de l’universitaire ou du chercheur (qui pourra, lui, nous faire profiter de sa connaissance de projets similaires menés dans d’autres contextes) ; enfin, de celui ou celle qui a le sens du beau, serai-je tenté de dire (et qui fera que le projet existe dans la tête des gens, avant même qu’il ne se réalise). Autant d’expertises, qu’il importe de mobiliser le plus en amont possible.

- Quitte à jouer sur le sens des mots, s’agit-il de développer une nouvelle « culture » de l’action publique ?

Tout à fait !

- Mais comment parvenir à faire travailler des personnes d’horizons aussi différents, à faire en sorte qu’elles acceptent de confronter leurs expertises ? Comment vous y prenez-vous ?

Il est clair que tout le monde n’est pas toujours prédisposé à ce dialogue transversal. Nous capitalisons, donc, sur l’expérience acquise au fil du temps. Car cette démarche consistant à croiser les expertises n’a pas été circonscrite à tel ou tel projet, mais adoptée systématiquement. Jusques et y compris à l’occasion de nos forums du personnel, organisés chaque année : en plus d’un volet sportif, ils comportent un volet culturel. Une année, chacun de nos agents était invité à proposer une phrase ou une citation touchant à la culture et la création.
Le travail mené pendant un an et demi par Nicolas et Marie-Pierre a beaucoup contribué à changer les mentalités en soulignant la nécessité de partager une culture commune au travers des projets et, donc, de prendre le temps d’écouter le point de vue de chaque partie concernée, du simple agent d’entretien au gestionnaire, en passant par les usagers, etc. Des acteurs du territoire qui n’avaient guère l’habitude de travailler ensemble, au prétexte qu’ils ne relevaient pas de la même collectivité, ont appris à le faire, disons plus qu’autrefois. Des cloisonnements subsistent, qu’on le veuille ou non !

- Dans quelle mesure le président de Plaine Commune que vous êtes est-il attentif à articuler culture/création/innovation à la question de l’emploi ?

J’y suis plus qu’attentif. Personnellement, j’ai du mal à ne pas associer ces trois termes, a fortiori celui d’innovation, à la construction d’une autre économie au travers de toutes ces alternatives que sont l’économie sociale et solidaire, l’économie circulaire ou encore l’économie inclusive. A cet égard, le travail que nous menons avec BellaStock sur l’Ile Saint-Denis a valeur d’exemple : il montre comment, en faisant appel à la culture et à la création, on peut valoriser des matériaux de construction dans une perspective d’économie circulaire et, ce faisant, créer des emplois. Je pense aussi à l’association Déchets d’Arts, qui, comme son nom l’indique, crée des œuvres artistiques à partir de matériaux récupérés. Bref, il y a un cercle vertueux qui engendre des emplois et, bien plus, des savoir-faire et des compétences, qui ont le mérite d’être, en plus, non délocalisables.
Aujourd’hui, Plaine Commune compte un petit millier d’entreprises sociales et solidaires, totalisant 7 000 emplois, qui se développent à côté d’entreprises classiques, que nous nous gardons d’opposer, au contraire (nous pensons que les unes et les autres peuvent coopérer), et souvent en lien avec le monde de la culture, de la création et de l’innovation.

- Qu’en est-il de la dimension numérique, également présente sur votre territoire ? Dans quelle mesure conforte-elle sa vocation au regard de la culture et de la création ?

Le numérique est également au cœur de nos réflexions. Pour preuve ce projet d’expérimentation, pour lequel nous avons été missionnés en 2015 par les ministères de l’Economie et de la Recherche, en association avec Bernard Stiegler, directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation et président d’Ars Industrialis.
Ce projet, qui court sur dix ans, vise à faire de Plaine Commune un «territoire-pilote» notamment sur les mutations du travail induites par la robotisation et l’automatisation. Concrètement, nous réfléchissons à la mise en œuvre d’un « revenu contributif », qui permettrait de rémunérer des activités aujourd’hui pas ou peu reconnues mais utiles à la collectivité. Il serait financé par les gains de productivité obtenus par l’automatisation et la robotisation. Le fait qu’il évoque le régime des intermittents du spectacle n’est peut-être pas fortuit, compte tenu de ce rôle reconnu à la culture et à la création sur notre territoire.
J’ajoute que ce projet se traduira par la création, au sein de la Maison des Sciences de l’Homme, de chaires destinées à accueillir des chercheurs de différents horizons disciplinaires (juristes, économistes, ingénieurs, sociologues, psychologues, informaticiens, etc.) qui auront pour mission, avec le concours des citoyens, d’instruire et accompagner ces mutations, et de développer systématiquement des ressources de capacitation pour les bénéficiaires du revenu contributif [pour en savoir plus, cliquer ici].
Sans préjuger des résultats, cette démarche nous semble porteur d’espoir en montrant que tout territoire peut se saisir de la question du numérique. J’y vois en outre un motif supplémentaire de rapprochement avec un cluster comme celui de Paris-Saclay…

- Malgré la distance qui sépare les deux territoires ?

Oui. De la même façon que nous avons conclu des accords avec les territoires limitrophes de Plaine Commune – celui du Val d’Oise, dans la perspective de la construction du T11 ; ou des villes des Hauts de Seine, en vue de valoriser cet axe structurant qu’est la Seine – je pense que nous pourrions réfléchir à des ententes avec d’autres territoires. Dès lors qu’il y a des centres d’intérêt commun, peu importe qu’il n’y ait pas de proximité géographique immédiate. Dans le cas de Paris-Saclay, la complémentarité avec Plaine Commune est évidente : tandis qu’il pourrait alimenter notre réflexion sur les mutations du monde du travail, nous pourrions, nous, lui faire profiter de notre approche des créations et des cultures, sans compter le travail que nous menons avec Bernard Stiegler. Déjà, plusieurs entreprises implantées sur notre territoire participent (Orange, SNCF) à ce dernier. Nul doute qu’il devrait intéresser des entreprises, mais aussi des organismes de recherche de l’écosystème de Paris-Saclay tout en bénéficiant de leur concours. Au-delà de ce projet, nos deux territoires pourraient tirer profit de leur complémentarité au regard des disciplines scientifiques qui y sont présentes. Tandis que le cluster Paris-Saclay est à dominante sciences de l’ingénieur et exactes, Plaine Commune concentrera un important pôle en sciences humaines et sociales à travers le campus Condorcet qui doit ouvrir en 2019.
Cette entente entre territoires que j’appelle de mes vœux me paraît indispensable si on veut donner un sens à la métropole parisienne.
Dans un texte paru en 2013, l’architecte Paul Chemetov mettait en garde contre les métropoles qui émergent dans le monde : la plupart s’apparentent plus à des bidonvilles. Il citait l’exemple de Lagos. Pour y être allé, je pourrais ajouter celui de Nairobi. Cette tendance dessine un avenir tout sauf désirable. Raison de plus, donc, pour, à travers la construction du Grand Paris, donner à voir une autre métropolisation : plus créatrice, plus culturelle et plus novatrice. Plus inclusive aussi. Pour l’heure, elle se construit sur la base d’un réseau de transport et les opportunités offertes par la conception de nouvelles gares. C’est bien, mais on ne peut se limiter à cela. Il importe que ses différentes composantes territoriales échangent davantage, sans que cela passe nécessairement par des documents contractuels supplémentaires. Et sans que la distance ne soit considérée comme un obstacle a priori.

Légende de la photo : de gauche à droite : Olivier Mongin, Edith Heurgon (directrice du Centre culturel international de Cerisy), Michel Lussault et Patrick Braouezec, lors du colloque « Créations et cultures dans les Métropoles-monde », Cerisy, 2014. Crédit : Archives Pontigny-Cerisy.

 

 

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