Conseil de développement, mode d’emploi. Entretien avec Dominique Vernay

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Ancien président de la FCS Campus Paris-Saclay, Dominique Vernay (au centre, sur la photo) préside le tout nouveau Conseil de développement de la Communauté Paris-Saclay, qui s’est réuni pour la première fois en octobre dernier. Il nous en dit plus sur la vocation de cette institution, son fonctionnement et ses premiers travaux. Et les circonstances qui l’ont amené à la présider.

- Si vous deviez « pitcher » le Conseil de développement que vous présidez ?

De manière générale, les Conseils de développement [institués par la loi Voynet, complétée depuis par les Lois NOTRe et MAPAM] ont vocation à formuler pour le compte d’une collectivité territoriale des propositions en matière de politiques locales, en réunissant des représentants bénévoles de la société civile. A la manière du Conseil économique, social et environnemental, ils engagent leurs travaux sur saisine de la collectivité territoriale qui l’a mis en place ou par auto-saisine. Celui que je préside a, donc, été créé à l’initiative de la nouvelle Communauté Paris-Saclay. Il s’est réuni pour la première fois le 20 octobre dernier. Il est composé de 85 personnes, issues des mondes de l’entreprise, associatif, syndical, sans oublier, bien sûr, le monde académique, particulièrement présent sur le territoire.

- Comment ces membres ont-ils été désignés ?

Le choix a été débattu dans le cadre du conseil communautaire, dans un double souci de représentativité de la société civile et des communes qui relèvent de l’agglomération de Paris-Saclay, celle-ci, faut-il le rappeler, ne se limitant pas au périmètre du projet de la ville campus.

- Et les étudiants, dans quelle mesure sont-ils représentés ?

A ce stade, ils le sont par les représentants des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Ceci étant dit, peut-être que sur des projets les concernant, pourrions-nous consulter les associations étudiantes pour recueillir directement leur point de vue.

- Au vu de vos expériences successives, on imagine que vous devez connaître déjà nombre des membres actuels ?

Oui, en effet. Je connaissais déjà tous les représentants du monde académique et de nombreux représentants des mondes de l’entreprise, ou encore syndical. Du temps où je présidais la FCS, plusieurs syndicats m’avaient demandé de présenter le projet de l’Université Paris-Saclay. En revanche, je dois reconnaître que je découvre le monde associatif en prenant la mesure de sa grande diversité. J’apprends à travailler avec lui.

- Comment vous êtes-vous retrouvé à présider cette nouvelle institution ?

Mon nom a été proposé par Michel Bournat, le président de la Communauté Paris-Saclay, aux différents maires concernés. Manifestement, la proposition n’a pas suscité d’opposition ! J’ai d’autant plus facilement accepté que, comme vous le savez, je me suis fortement impliqué sur ce territoire. Je dirai même que c’est celui où j’ai appris à travailler avec les collectivités territoriales. En 2003, avant même de présider la FCS Campus Paris-Saclay, le projet de transfert du centre de recherche de Thales du quartier de Corbeville à Palaiseau m’avait amené à travailler avec cette municipalité. C’est à cette occasion que je me suis rendu compte à quel point il était important de consulter les élus, mais aussi les habitants et les associations, ne serait-ce, en l’occurrence, que pour les rassurer sur l’impact de ce transfert. A ma grande surprise, il avait suscité beaucoup de fantasme : du fait de la nature de nos activités, beaucoup s’étaient inquiétés pour leur sécurité. J’ai donc répondu favorablement à l’invitation que m’avait faite le maire de Palaiseau de l’époque, François Lamy, de participer à une réunion publique, pour dissiper les craintes.

- Dans quelle mesure votre expérience au sein de Thales vous a-t-elle, en dehors du transfert, prédisposé à prendre en considération le territoire, toute hors-sol que cette entreprise pût paraître du fait de son statut de multinationale ?

Thales est, certes, une multinationale, mais elle n’en reste pas moins, du fait de ses activités dans la Défense, fondamentalement française avec une organisation multidomestique. Une grande partie de ses activités de recherche sont d’ailleurs domiciliées en France. A ce titre, elle a peut-être plus consciente que d’autres de ses responsabilités vis-à-vis des territoires où elle est implantée. Un des projets dont je suis le plus fier dans ma carrière professionnelle est cet accord que nous avions conclu avec Alcatel autour des composants semi-conducteurs III-V en vue de préserver cette activité sur le sol français, par la mutualisation de nos moyens (Alcatel en traitant les implications civiles, Thales, les implications militaires) à travers la création d’un seul et même laboratoire sur la base d’un joint-venture, sur le Plateau de Saclay. Laboratoire qui a été rejoint depuis par le CEA.
De manière générale, j’ai le sentiment que les entreprises ont redécouvert l’intérêt de travailler avec leurs voisins. A cet égard, il faut rendre hommage au rapport « Pour un écosystème de la croissance », remis en 2004 par Christian Blanc, au Premier ministre. Il y montrait l’importance des territoires dans les nouveaux modèles de développement économique et de la coopération entre les acteurs de l’innovation – centres de R&D, laboratoires académiques et autres institutions publiques.
Les premiers instruments qui incitaient à cette coopération accrue entre entreprises et laboratoires de recherche ont été mis en place par l’Europe, dans le cadre du programme Esprit puis des PCRD (programmes cadres de R&D). Mais en polarisant tout l’effort sur ces coopérations européennes, peut-être avions-nous manqué d’attention pour les Pôles de coopération existant ou à renforcer dans notre propre pays. Une première prise de conscience s’est traduite par la mise en place, en 1999, des  RRIT (Réseaux de Recherche et d’Innovation Technologiques).  La même année, il y eut, à l’échelle de l’Ile-de-France, la création du réseau Opticvalley, qui a permis d’instiller l’esprit de coopération entre les entreprises de la filière de l’optique et de la photonique. On m’avait invité d’abord à y participer en tant que vice-président de Thales avant de m’en confier la présidence suite au décès du premier président, le regretté Jean Jerphanion. L’expérience m’a permis de mieux connaître le tissu de PME et bien d’autres laboratoires du territoire, et de mesurer la nécessité d’échanger avec les élus.
La présidence du Pôle de Compétitivité Systematic Paris-Région, que j’ai assurée de 2005 à 2011, a été une autre expérience très enrichissante, propice aussi à des échanges avec des collectivités, à commencer par la Région, les départements, mais aussi certaines des nombreuses villes concernées. A cette époque, le secteur des télécommunications était en crise. Avec la vice-présidente d’Alcatel, Joëlle Gauthier, nous avions été reçus par le maire de Marcoussis (où se trouve la Cité de l’Innovation de l’ex-Alcatel Lucent), lequel tenait à nous rappeler l’importance de la présence de grands groupes industriels pour une commune comme la sienne.
Ces différents échanges avec des élus comme avec d’autres acteurs du territoire, ont achevé de me convaincre des responsabilités des entreprises à l’égard des territoires où elles sont implantées – que ce soit au plan environnemental, économique ou social.

- Quelles sont les autres convictions que vous tirez de votre expérience du management ?

L’importance de l’écoute ! Bien écouter, aussi bien ceux qui parlent forts et occupent le devant de la scène que ceux qui s’expriment plus timidement. Quelque chose dont j’ai appris l’importance depuis mon expérience du management à l’international, en Angleterre, dans une filiale de Thales. En France, le sens de l’écoute n’est pas la chose la mieux partagée. On parle d’abord pour défendre des positions, lesquelles sont souvent dogmatiques. Or, je ne déteste rien tant que les postures dans les débats. Elles empêchent d’avancer. Dieu merci, je n’ai pas eu à en pâtir au sein du Conseil de développement. Cela tient-il à l’esprit même de l’institution ? Probablement, mais je crois que cela tient aussi à l’habitude que les acteurs du territoire ont pris d’échanger et de débattre, autrement que dans une logique purement partisane. Ils sont manifestement conscients qu’un projet majeur se dessine sur le territoire et qu’il leur faut en être à la hauteur.
Cela étant dit, après le temps de l’écoute, il doit y avoir le temps de la décision. Quitte, donc, à devoir élever la voix, pour sortir d’une situation de blocage.
Mon autre conviction, c’est l’importance du respect. Dans une démocratie, il est normal que des points de vue différents se confrontent. En revanche, s’il y a quelque chose que je n’accepte pas, c’est qu’on empêche autrui de défendre le sien. A cet égard, je garde un triste souvenir des débats citoyens organisés suite au rapport sur les nanotechnologies, que nous avions remis en 2009, avec Jean Therme et Alain Costes, au Président de la République : ils ont été perturbés et empêchés par des associations de militants hostiles a priori à ces technologies.

- Est-ce que le fait d’habiter éventuellement sur le territoire renforce-t-il votre implication ?

Pour ce qui me concerne et au risque de vous décevoir, je n’habite pas à Paris-Saclay ! Sans doute est-ce un inconvénient, car je n’y vis pas au jour le jour. Mais peut-être que cela me permet-il aussi d’en aborder les problématiques avec un regard suffisamment extérieur pour ne pas privilégier des communes plutôt que d’autres. Certes, il y a des maires que je connais mieux – parce qu’ils se trouvent être enseignants ou chercheurs au sein de l’Université Paris-Saclay, par exemple – mais cela ne m’empêche pas de porter la même attention sur chaque commune. Et puis, à défaut de vivre sur le territoire, je mets à profit chaque déplacement, y compris pour des raisons familiales, pour rencontrer les gens et me faire une opinion personnelle des problématiques qui les concerne. Sans doute est-ce un héritage de ce « walking management », comme disent les Anglais et qu’on peut traduire par manager en marchant, au sens littéral, c’est-à-dire en allant à la rencontre des autres. Quelque chose de peu familier au manager français qui peut-être plus enclin à recevoir dans son bureau ! Résultat : il perçoit moins la réalité du terrain, les motivations et les conditions de travail de ses collaborateurs. Or, ce n’est pas avec des powerpoints qu’on peut le savoir ! Pour ma part, je me suis d’autant plus reconnu dans ce walking management que j’ai toujours eu l’habitude d’aller à la rencontre de mes interlocuteurs sur leur lieu de travail.

- Comme vous l’avez fait aujourd’hui pour les besoins de cet entretien quitte à me priver de la possibilité de vous rencontrer au sein du Conseil de développement !

(Rire) Oui, désolé, mais ce principe s’applique aussi à un journaliste qui souhaite m’interviewer. Plus sérieusement et quitte à me répéter, c’est important pour moi d’aller à la rencontre de mes interlocuteurs, de voir dans quel contexte ils évoluent. Les gens sont d’autant plus enclins à exprimer la fierté qu’ils éprouvent à faire ce qu’ils font qu’ils pourront vous le donner à voir, in situ.
Cela vaut pour le technicien ou l’ingénieur qui travaille en usine ou dans un laboratoire tout autant que pour le maçon en train de faire son mur. « Les mains dans le cambouis », « les pieds dans la glaise » sont des expressions dans lesquelles je me retrouve volontiers ! Une vision stratégique ne suffit pas si on ne parvient à l’implémenter dans les fonctionnements réels de l’entreprise ou de tout autre organisation. Il faut juste veiller à ne pas entrer dans le détail des choses, pour ensuite se donner de bonnes raisons de ne rien faire. Il s’agit plus de procéder à ce que j’appellerai encore du « carottage » pour s’assurer que la stratégie est bien appropriée, que les conditions de travail permettent d’atteindre les objectifs.

- On devine encore que cette expérience dictera la philosophie de votre manière de faire au sein du Conseil de développement…

Oui. Et je n’ai pas procédé autrement du temps de la FCS : en prenant le temps d’aller à la rencontre des personnels universitaires, de les écouter, de façon à me faire une idée précise des implications d’une décision. Une approche qui, comme je le disais, ne m’a pas empêché de devoir parfois élever le ton et même menacer de partir ! Après tout, si des partenaires n’étaient pas en mesure de s’entendre, je ne voyais pas à quoi je pouvais servir. Mais de manière générale, le sens de l’écoute – on y revient – permet de dégager des solutions satisfaisantes.

- Aviez -vous déjà une idée du rôle d’un Conseil de développement ?

J’en connaissais l’existence, mais sans en avoir la moindre expérience. C’est pourquoi j’ai demandé à voir Jean-Pierre Pervès, le président de l’assemblée qui jouait ce rôle au sein de l’ex-CAPS, et qui avait été très impliqué, notamment dans les réflexions autour des problématiques de transport et du tracé de la ligne 18 du Grand Paris Express. Ses conseils m’ont été bien utiles même si, avec la nouvelle collectivité, nous passions à une tout autre échelle : pour mémoire, la Communauté Paris-Saclay, c’est 27 communes qui totalisent quelque 300 000 habitants. Une vraie agglomération !
De prime abord, s’agissant de la fréquence des réunions, je pensais me caler sur le rythme du précédent conseil, à savoir : une tous les deux mois, en moyenne. Sauf que dès sa mise en place, le Conseil de développement a été saisi pour réagir au projet de territoire, mais aussi réfléchir à la candidature du territoire au projet de l’Exposition universelle de 2025 et ce, dans un délai très bref. D’aucuns auraient pu dire « trop bref ». Mais cette candidature m’a paru si enthousiasmante et représenter une telle opportunité pour le territoire – la thématique de l’Exposition (« La connaissance à partager, la planète à protéger ») paraissait même avoir été définie pour lui – que je n’ai demandé qu’à relever le défi. Nous travaillerions comme nous pourrions, mais nous le ferions ! Il ne me paraissait pas difficile de mobiliser des acteurs du territoire sur le sujet. Dès la première réunion du Conseil, nous sommes convenus de nous organiser en groupes de travail couvrant les différents enjeux (les transports et l’hébergement, la valorisation du patrimoine scientifique et culturel, la mobilisation de l’écosystème et l’emploi, le numérique, enfin, l’international). Des membres se sont proposés spontanément de les animer ou d’y participer activement. Je les ai donc laissé faire, à leur rythme. Une méthode qui me permettait au passage de mesurer leur degré d’implication. Ma seule demande a été que les groupes travaillent en transparence les uns par rapport aux autres, en faisant des points d’avancement, tous les quinze jours, à l’occasion de séances dont, cette fois, j’assumais la présidence. Il était important que chacun ait une vision globale de façon à prendre la mesure des recoupements d’une problématique à l’autre, tout en pouvant apporter sa pierre. Bref, une vraie logique de projet ! Si vous voulez que les personnes adhèrent, il faut les impliquer d’une façon ou d’une autre car rien n’est plus motivant que le sentiment de participer à sa construction. Sans doute suis-je le plus mal placé pour porter une telle appréciation, mais force m’est de constater que ce travail collectif s’est déroulé dans une très bonne ambiance. Le rapport a été adopté à l’unanimité.

- Je peux témoigner d’un réel consensus pour avoir assisté à la présentation du rapport final au président de la Communauté Paris-Saclay. Que conclure de cette capacité qu’ont eu des personnes, qui ne se connaissaient pas a priori, à travailler malgré tout ensemble pour produire des propositions et ce, en un laps de temps relativement bref ? Ne témoigne-t-elle pas de l’existence d’une vraie communauté Paris-Saclay, qu’on l’envisage sous l’angle de l’agglomération ou de l’OIN ?

C’est mon sentiment ! Mais il faut savoir d’où on vient !

- Sur quoi portera votre prochain travail au sein du Conseil de développement ?

Sur le projet de territoire élaboré par les élus de l’agglomération. Cette fois, l’exercice est un peu différent car nous partons d’un document déjà rédigé. Pour autant, l’exercice ne devrait pas être frustrant : on attend de nous de faire des remarques et de formuler des amendements, ce qui n’est pas rien. Il ne serait donc pas surprenant que les discussions soient un peu plus vives : les membres n’y ayant pas participé, ils seront probablement plus enclins à formuler des critiques !

- Au fil de cet entretien, il a été question de Paris-Saclay. Mais en quel sens faut-il l’entendre dans votre bouche ? Est-ce que l’ancien président de la FCS raisonne encore à l’échelle de l’OIN ?

Ma réponse va peut-être vous surprendre, mais j’ai toujours eu le sentiment d’agir d’abord dans l’intérêt de la Région capitale. Qu’on envisage l’agglomération ou l’OIN, Paris-Saclay fait partie intégrante de l’Ile-de-France et c’est donc cette échelle qui m’intéresse, étant entendu que la Région est elle-même la composante d’un pays qui fait partie de l’Europe. Il faut juste veiller à ne pas appréhender les choses de trop haut au risque de perdre le sens des réalités telles que les vivent les gens.

- Signifiez-vous par-là qu’œuvrer à l’échelle d’une agglomération n’empêche pas de le faire au service de tout un cluster et, bien au-delà, d’une région, voire d’un pays ?

Oui, bien sûr. C’est pour moi une évidence, mais qu’il faut parfois rappeler, histoire de ne pas susciter de vains débats. On peut œuvrer localement tout en participant à la mondialisation et vice versa. Je peux en témoigner encore une fois de par mon expérience professionnelle chez Thales : tout en ouvrant des centres de recherche, en Europe (Grande Bretagne, Pays-Bas), à Singapour ou aux Etats-Unis, j’œuvrais avec les territoires locaux. Pour m’être investi dans le développement de l’Ile-de-France, je n’en étais pas moins attaché à celui d’une ville comme Bergerac, la ville où résidaient mes parents. Certes, tous les territoires ne peuvent pas faire la même chose – un minimum de spécialisation est requis – mais tous ont des ressources – humaines, historiques, culturelles, environnementales,… – à valoriser. L’égalité des territoires à laquelle je suis attaché, ne signifie pas faire la même chose partout. Cela n’aurait pas de sens de décliner des Paris-Saclay à travers la France. La concentration des moyens de recherche et d’innovation est incontestablement un atout.
Mais rien ne sert de concentrer des moyens de recherche et d’innovation si on ne soigne pas le cadre de vie et de travail des chercheurs, des ingénieurs, des entrepreneurs ou encore des étudiants appelés à y travailler. C’est le défi de Paris-Saclay.

- Quel regard posez-vous sur la situation actuelle ?

Un des enjeux majeurs qu’il convient de traiter concerne les relations humaines. Dès lors que le hard a été ou est en passe d’être installé, il faut maintenant se préoccuper du soft, de ce qui favorise les interactions humaines. Un géographe, Michel Lussault, convié aux tables-rondes programmées lors de l’inauguration [en novembre 2014], de l’exposition de l’ex-EPPS, à la Maison de l’architecture, le disait bien : plus que le nombre d’acteurs, c’est la densité des relations entre eux qui importe. Il me confortait dans l’idée d’une nécessaire animation de l’écosystème, en y mettant davantage de vie dedans. D’aucuns pensent que c’est déjà trop dense (en songeant au nombre de personnes amenées à rejoindre le Plateau de Saclay), je pense que ce ne l’est pas encore.
Un autre géographe a retenu mon attention : Christophe Guilluy, dont j’ai apprécié l’ouvrage sur La France périphérique [Flammarion, 2014]. Son analyse m’a éclairé sur les enjeux de l’aménagement et la nécessité de procéder d’une façon qui ne soit pas trop théorique, mais prenne en considération la manière dont, concrètement, les gens vivent le territoire, y compris ceux des zones périphériques.

- Il me semble qu’un autre géographe – Martin Vannier – devrait aussi vous intéresser : il a introduit la notion d’interterritorialité en suggérant par-là de valoriser la coopération entre des territoires d’échelles différentes…

Une vision à laquelle je ne peux que souscrire. C’est pourquoi, d’ailleurs, je n’ai jamais opposé Paris-Saclay à Paris. Nous avons juste, ici, la chance d’avoir suffisamment de foncier pour accueillir des équipements qu’on ne pourrait pas installer à Paris. Mais pour concentrer des moyens importants, Paris-Saclay n’a pas pour autant vocation à tout faire. Sa force réside aussi dans sa capacité à, effectivement, interagir avec d’autres territoires. Quand bien même il y aurait de la compétition entre des écosystèmes, elle n’empêche pas de la coopération. La vie n’est rien d’autre que cela : de la compétition et de la coopération. C’est d’ailleurs pourquoi le nom même de Paris-Saclay m’a toujours satisfait : il rappelait bien la grande proximité de l’écosystème avec celui de la Capitale.

- Ce principe de coopération vaut-il pour les Codev ?

Oui, bien sûr. D’ailleurs, parmi les recommandations que nous avons faites, il y a celle de travailler avec ceux des autres agglomérations de l’OIN Paris-Saclay.

- Pour conclure, un mot sur le rapport de la Cour des comptes ?

Ce rapport m’a un peu surpris. Il me semblait que la mission de cette institution devait consister à auditer les comptes des établissements publics et à vérifier la bonne utilisation de l’argent public, et non de juger de la pertinence d’un projet comme celui de Paris-Saclay. Certes, il y a des choses justes dans ce rapport. Je pense à ce qui est dit à propos de l’Etat : quitte à ne pas être très politically correct, je souscris à l’idée que ce dernier n’a pas porté le projet avec la même constance. Paris-Saclay a indéniablement pâti d’un manque de vision partagée des ministères concernés. De ce point de vue, la recommandation de confier le projet à un délégué interministériel est frappée au coin du bon sens. C’était d’ailleurs le cas à son début. On peut juste regretter qu’elle soit formulée aussi tardivement. Au stade où en est Paris-Saclay, le rapport est malheureusement de nature à renvoyer une image négative d’un projet pourtant maintenant bien avancé.
Si j’ai une autre réserve à faire, elle rejoint celle exprimée par la plupart des entreprises et établissements d’enseignement supérieur et de recherche, à propos des transports. Que n’a-t-on pas traité cette question en priorité absolue avant tout autre chose ! Promouvoir le développement de l’écosystème était illusoire en l’absence de moyens de transports à la hauteur des ambitions.
Cela étant dit, une fenêtre d’opportunité s’était présentée pour lancer le projet de cluster. Sans doute faillait-il la saisir. Et puis, reconnaissons tout ce qui a été fait, malgré tout, y compris en matière de transports, en attendant l’arrivée du métro automatique. Le Plateau de Saclay bénéficie d’un bus en site propre. Il s’est par ailleurs enrichi de nouveaux établissements d’enrichissement supérieur et de recherche. L’Université Paris-Saclay est, quoi qu’on dise, une réalité. Qui eut cru que de grandes écoles et des universités parviendraient à s’unir aussi vite dans une démarche commune ?
Certes, un tel projet académique n’est pas simple à mettre en œuvre. Mais à aucun moment, lors de la création de l’IDEX, n’avait été stipulé qu’il devait déboucher sur une « université intégrée ». Cela ne faisait pas partie du cahier des charges. Si responsabilité d’un échec il y a de ce côté-là, elle incombe autant à l’Etat qu’aux établissements ou à la Présidence de l’Université. Le premier aurait dû être plus explicite sur ses intentions et se donner les moyens de son ambition en commençant par limiter le nombre d’établissements appelés à y participer, quitte à élargir ensuite le cercle. Peut-être était-il illusoire de penser qu’on pouvait fédérer, dans une même institution, autant d’établissements – plus d’une vingtaine – tous plus différents les uns que les autres, qui n’avaient pas autant que cela l’habitude de travailler ensemble. Dans le privé, on n’aurait jamais cherché à mettre ensemble, d’un coup, autant d’entreprises aussi différentes.
Je n’en reste pas moins optimiste en me fixant toujours cette règle : regarder vers l’avenir et ne me retourner vers le passé que pour en tirer des enseignements utiles à l’avancement du projet. Et mesurer le chemin parcouru ! Les problèmes de gouvernance ne doivent pas faire oublier cette autre réalité : nombre d’entreprises et de centres de R&D se sont largement appropriés le projet de cluster. On ne compte plus les établissements et sites qui arborent le nom de Paris-Saclay.

- Vous avez convoqué des géographes au cours de cet entretien. Ne pourrait-on pas, pour conclure, convoquer les historiens qui enseignent que tout est aussi question de temporalité…

Oui, de fait, la question du temps est majeure dans une telle évolution. La dynamique de coopération en recherche entre les acteurs académiques du Plateau de Saclay a commencé à se mettre en place de façon organisée à partir de 2007 avec la création des RTRA Digiteo et Triangle de la physique, dans les domaines du numérique et de la physique. Cette dynamique s’est ensuite étendue à tous les domaines scientifiques à partir de 2012 grâce à l’IDEX et, en 2015, elle s’est élargie à la formation (master et doctorat) avec la création de l’Université Paris-Saclay. Nul doute qu’il faudra encore du temps pour que cet ensemble d’acteurs trouve un fonctionnement satisfaisant pour tous, peut être encore une dizaine d’années. Cette transformation du paysage académique n’aura alors pris qu’un peu plus d’une demi génération, pour prendre l’unité de mesure de l’historien.

- Vous avez souligné votre prise de conscience de l’importance du territoire au cours de votre carrière. Justement, dans quelle mesure la proximité géographique d’établissements déjà présents et à venir ne concourra-t-elle pas à renforcer malgré tout des logiques de coopération, quel que soit le degré officiel d’intégration de l’IDEX ?

La proximité géographique des établissements, ajoutée à l’amélioration des transports sur le site, va y aider indéniablement, à condition de donner beaucoup de liberté aux acteurs dans un cadre incitatif, celui de l’IDEX et de l’Université Paris-Saclay. En matière d’organisation ne cherchons pas à reproduire un jardin à la française. Inspirons-nous plus du jardin à l’anglaise, en tâtonnant sans imposer des allées toutes droites. N’ayons pas peur non plus de commettre des erreurs. C’est une banalité que de le dire, mais on apprend d’elles aussi. Il n’y a pas d’organisation parfaite, il faut plutôt savoir en changer, en fonction des projets à promouvoir et des opportunités qui se présentent en intégrant, bien sûr, les aspects humains. C’est vrai aujourd’hui plus que jamais dans un monde qui évolue rapidement.

- Dans quelle mesure la valorisation de l’entrepreneuriat innovant jusque dans les cursus de formation ne favorise-t-elle pas des décloisonnements ? Beaucoup de start-up sont créées par des élèves et étudiants de différents établissements d’enseignement supérieur ou de recherche de Paris-Saclay…

C’est indéniablement un facteur favorable à un rapprochement par la base. C’est pourquoi je me suis beaucoup impliqué dans la promotion de cet entrepreneuriat étudiant. Je suis épaté par tous ces jeunes qui créent leur boite non pas tant pour devenir riches, mais mener, avec d’autres, un projet qui ait du sens pour eux. Une tendance relativement nouvelle et qu’il faut encourager. Comme j’aime à dire, il est plus facile de ralentir quelqu’un, canaliser son énergie, que d’en faire bouger un qui n’en a pas envie. De mon temps, les élèves ingénieurs avaient vocation à intégrer de grandes entreprises. Aujourd’hui, une proportion croissante d’étudiants se lance dans l’entrepreneuriat innovant, avec de surcroît une capacité plus grande à apprendre de leur éventuel échec. On peut savoir gré à l’écosystème de Paris-Saclay de constituer un terreau favorable à ce changement d’état d’esprit.

Pour accéder au premier entretien que Dominique Vernay nous avait accordé, cliquer ici.

3 commentaires à cet article
  1. moulon2020

    Bonjour,
    pour contrebalancer l’interview xyloglossique de M. Vernay, vous pourriez proposer une rencontre avec le mathématicien récemment « abélisé » Yves MEYER
    Voir notre tweet
    « un colossal gâchis d’argent et une insulte à la dignité de l’esprit » Voilà ce que dit de Paris-Saclay Yves Meyer, mathématicien (FIGARO)

    Collectif citoyen Moulon2020

  2. Sylvain Allemand

    Monsieur Meyer,
    Je prends acte des vertus que vous prêtez à une opinion consignée en 140 caractères, en plus d’avoir été exprimée dans un journal auquel d’aucuns, à tort ou à raison, prête une tendance à cette xyloglossie que vous semblez moquer. Mais quand il s’agit de défendre coûte que coûte sa vision du monde, je peux concevoir qu’on fasse feu de tout bois…
    A voir néanmoins l’intérêt que d’autres mathématiciens, accessoirement « fieldsérisés », expriment à l’égard de ce même projet de Paris-Saclay, il y a, avouez, matière à conclure que, décidément, la pratique d’une même science, aussi exacte soit-elle, n’exclut pas des points de vue contradictoires et au demeurant fort respectables, a fortiori quand lesdits mathématiciens daignent ne les formuler qu’au titre de ces citoyens qu’ils sont par ailleurs, à l’égal, ni plus ni moins, de vous et de moi.

  3. Allemand

    Erratum,
    C’est bien évidemment à mon interlocuteur (-trice ?) du Collectif citoyen Moulon 2020 que je m’adressais et non à M. Meyer (que je ne demande, au passage, qu’à interviewer).
    C’est que j’ai l’habitude de m’adresser à des personnes, et non à des collectifs. D’ailleurs, à l’avenir, je demanderai à toute association qui souhaiterait exprimer une opinion (conformément à la charte de notre site web), de le faire par le truchement d’une ou de personne(s), ne serait-ce que pour entretenir chez le/les destinataire(s) l’espoir qu’elle puisse prétendre à être riche de points de vue divers, y compris dans la manière de les exprimer.

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