Comment peut-on être Syrien ? Rencontre avec Mohamed Nour

Mohamed2017Paysage
Notre site web s’emploie modestement à le montrer : l’écosystème de Paris-Saclay est d’une étonnante richesse humaine. On peut y croiser des chercheurs, des enseignants et des étudiants venus des quatre coins du monde, sans oublier des agriculteurs et des artistes ni, bien sûr, tous ces startuppers et entrepreneurs innovants. On peut aussi y rencontrer des migrants contraints de fuir leur pays en guerre… A l'image de Mohamed (sur la photo), élève au Collège Charles Péguy.

De mémoire de rédacteur, nous n’avons pas souvenir d’avoir été autant intimidé à l’idée de rédiger le portrait d’une personne. La procrastination a même guetté. Ceux qui suivent avec assiduité le Media Paris-Saclay en seront probablement surpris : on ne multiplie pas les mises en ligne d’articles (deux à trois par semaine !) sans avoir acquis une assurance à toute épreuve. Ils le seront davantage en apprenant que la cause de cette situation n’est autre qu’un « gamin » de 14 ans, qui suit une scolarité on ne peut plus normale dans un collège on ne peut plus ordinaire.                                                              Mais le jeune homme en question a connu un destin particulier. C’est un euphémisme que de le dire… Il y a encore deux ans, Mohamed, c’est son prénom, tentait encore d’échapper à des bombes et à des snippers. C’est que Mohamed est Syrien. Il y a encore deux ans, il vivait dans la région d’Alep, avec toute sa famille.
Il nous faut donc être à la hauteur du témoignage qu’il a bien voulu nous livrer. D’autant qu’il le fait dans un français impeccable, en faisant montre de beaucoup de méticulosité dans le récit des faits. Un français dont il ne parlait pas le moindre mot il y a encore deux ans…

Chanter pour résister

Et puis, ce qui ajoute à la difficulté de la tâche, c’est que Mohamed, il faut en vérité l’entendre s’exprimer de sa voix douce. Et espérer avoir l’occasion de l’entendre aussi chanter. Une passion parmi bien d’autres, qu’il a depuis tout petit. Au point que ses professeurs de chant n’ont cessé de l’encourager. Il a suivi leur conseil. « Cela pourrait toujours me servir plus tard. » Il ne croyait pas si bien dire. Le chant fut son « unique instrument de résistance ».
Résistance : le mot sonne étrangement dans la bouche d’un jeune homme de 14 ans. « Depuis tout petit, j’ai été fier de mon pays. Je ne pouvais pas rester à ne rien faire devant le spectacle de sa destruction ». Pour autant, pas question pour lui de recourir à la violence. « Elle ne mène jamais à rien » dit-il. Une conviction manifestement transmise par son père – un ancien professeur d’anglais, reconverti dans la formation à la résolution pacifique de conflit, après son licenciement pour cause de soutien aux « rebelles ».
Le chant, donc. « Quand la révolution syrienne a débuté, je me suis mis à chanter en public, lors de manifestations publiques. » Au point d’acquérir une notoriété dans sa région natale d’Alep. « On sollicitait même mon père pour que je vienne chanter. »
Signe de l’importance qu’il accorde au chant, la première date qu’il cite n’est pas celle d’un de ces événements ayant marqué l’histoire récente de son pays ni même d’un soulèvement ou d’une mort évitée de justesse. Elle est d’ailleurs ultérieure à son arrivée en France. Il s’agit du 16 septembre 2016. « Ce jour-là, j’ai composé ma première chanson en français. Je ne voyais plus l’intérêt de continuer à les écrire en arabe : mes amis français n’en comprendraient pas le sens. »
Intitulée « La longue année en Syrie », cette première composition évoque les souffrances des Syriens et la lutte contre le régime de Bachar el-Assad. Elle reprend le refrain d’une chanson très célèbre en Syrie, chantée par Ibrahim Kachouch, un des premiers chanteurs à avoir incarné la Révolution syrienne. « Originaire de la ville d’Hama, il a commencé à participer aux manifestations dès 2011 avant d’être assassiné par les services secrets. » Sa chanson est, depuis, devenue l’hymne de la Révolution. « Elle avait pour titre “Libre, libre, liberté”. Moi-même, je n’arrêtais pas de la chanter. Une fois en France, j’en ai traduit le refrain. »
Sa première chanson, Mohamed a déjà eu l’occasion de l’interpréter à Paris, à plusieurs reprises. Une première fois sur la place du Trocadéro, au milieu de manifestants rassemblés à la mémoire du massacre de la Goutha, perpétré par le régime syrien au moyen d’armes chimiques. « Un ami de mon père, sachant que je chantais, m’avait tendu le micro. » Puis, le 7 janvier 2017, devant la place Saint-Michel, à l’occasion d’une manifestation de solidarité, organisée à travers une vingtaine de villes européennes. « Contre le régime syrien, mais aussi l’absence de mobilisation des pays occidentaux »… La 3e fois, ce fut le samedi 14 janvier, place du Châtelet. Il répond par la même occasion aux questions des passants sur la situation dans son pays.

La guerre au quotidien

Au fil de l’entretien, une autre date s’impose : le 14 février 2012, « le jour où l’armée a attaqué notre ville, Al-Altareb, située à l’ouest d’Alep. Le lendemain, sa belle-mère (sa mère est décédée alors qu’il avait deux ans) sera blessée au bras par un snipper. Elle se verra signifier son licenciement sur son lit d’hôpital (elle était ingénieur en informatique).
La famille décide de fuir vers le centre d’Alep où elle est accueillie par une tante. « Son appartement était grand comme deux fois la classe de mon collège [environ 40 m2]. Nous y avons vécu à seize… » Le même : « Nous ne devions surtout pas dire d’où on venait et éviter de parler avec notre accent, reconnaissable entre tous. Sans quoi, c’était la prison assurée. »
Mohamed et sa famille vivront ainsi quasi reclus, deux mois environ, avant qu’un appartement plus spacieux ne soit déniché dans un quartier voisin. Ils y vivront cinq mois. L’occasion de redécouvrir les vertus de la solidarité. « Nous avons été très bien accueillis par la population du quartier. Sachant que nous avions fui notre ville, beaucoup nous ont aidés. » Ce qui ne l’empêchera de vivre une situation paradoxale : « Les gens avaient beau être Syriens, comme moi, j’avais le sentiment d’être un ennemi dans mon propre pays. » Au point de craindre de sortir dans la rue et même de renoncer à aller à l’école.
Un temps, l’optimisme sembla être de mise. « Les rebelles avaient pris beaucoup des positions autour d’Alep. Mohamed et sa famille trouvent un nouveau refuge dans une ville libérée, non loin d’Al-Atareb. « Nous y avons été accueillis dans une grande maison avec plusieurs chambres et un salon. Du luxe ! » Ils y resteront un peu plus de six mois.
Un autre jour lui revient alors en mémoire. « C’était en 2012, en plein ramadan. Tout le monde était allé faire la sieste. Moi, je regardais la télé. Quand, soudain, des roquettes ont commencé à tomber un peu partout autour de la maison. On s’est alors tous retrouvés dans le salon. Mon oncle a profité d’une accalmie pour aller vérifier si la voiture avait été touchée. A peine était-il rentré qu’elle a sauté en l’air, avant de retomber en morceaux. Une roquette venait de l’atteindre. Par chance, mon oncle a plongé à temps et n’a pas été blessé. La maison n’a pas été touchée non plus. Aux alentours, en revanche, des façades avaient été soufflées. On a compté une douzaine de victimes, dont une famille entière. »
Dans cet enfer, une lueur d’espoir s’annonce. « Nous avions appris qu’Al-Atareb avait été libérée, mais sans que nous puissions y entrer car la division de chars, dite 46, la bombardait avec l’appui de l’aviation. »
Des souvenirs comme ceux-là, Mohamed en a plein d’autres à partager. Il les égrène posément. Comme celui-ci. « J’étais seul avec mon oncle (le reste de ma famille était partie en centre-ville). Un hélicoptère est apparu dans le ciel, probablement pour attaquer une position. En passant de l’autre côté de la maison, j’ai pu voir qu’il faisait demi tour. Je pensais que c’était pour regagner sa base. Mais voilà qu’il se met à tournoyer dans le ciel. Mon oncle m’a dit alors de mettre aussitôt mes chaussures et mon manteau. Nous sommes allés en centre-ville rejoindre nos proches. Nous disposions de Talkies Walkies, qui nous permettaient de correspondre avec des personnes, pour savoir si l’hélicoptère était encore là. Mon oncle a recommandé que nous partions une fois pour toute. Nous sommes retournés à la maison, juste le temps récupérer nos affaires. Puis, direction la région d’Idleb. Là, nous avons été accueillis dans un village situé près de la frontière turque, par une famille, très généreuse ». Ils y resteront une semaine avant de retourner dans leur ville natale, enfin libérée. « Notre maison avait été visitée. Par chance, rien d’important n’avait été volé. Mais il a fallu tout nettoyer, à commencer par le réfrigérateur. »

Continuer à se rendre à l’école, malgré tout

Mohamed reprend contact avec un professeur d’arabe de son ancienne école, pour savoir si les cours allaient reprendre. « Dès le lendemain, je reprenais le chemin de l’école. Mais, bien sûr, ce n’était plus comme avant. Plusieurs camarades manquaient à l’appel. On n’avait que quatre heures de cours maximum par jour. » Ses parents ne sont pas rassurés pour autant. « Ils ont appelé l’administration de l’école pour s’assurer qu’elle fasse bien sortir les élèves au cas où des bombardements surviendraient pendant les cours. » En vain. « Un jour, un avion s’est mis à lancer des projectiles en forme de toile d’araignée remplis d’acides. Des élèves ont été touchés. Il y eut un mort et une dizaine de blessés. » Le même : « Depuis ce jour, j’ai la phobie des avions. »
On se risque à poser la question : comment donc est-il parvenu à intégrer ce risque permanent alors qu’il avait à peine plus de dix ans ? Sa réponse, comme frappée du saut de l’évidence : « On n’avait pas le choix. Soit on s’arrêtait de vivre et on donnait raison au régime, soit on continuait et on pouvait espérer voir le bout du tunnel. Donc, moi, j’ai fait le choix de continuer à vivre. » En poursuivant ses études, notamment. Après sa 6e, il passera en 5e moyennant un changement d’établissement. » Nous sommes en 2013 : les bombardements s’intensifient et, avec eux, les massacres.
Un autre souvenir survient à cette évocation : « Nous étions en cours. Tout d’un coup, les carreaux des fenêtres ont volé en éclats. Un hélicoptère s’en prenait à l’école. On est sortis précipitamment. Il y a avait des centaines et des centaines d’élèves. Ce que le pilote pouvait pertinemment voir. Plutôt que de nous épargner, il a fait demi tour et a volé en rase motte pour nous terroriser. Des élèves se sont évanouis, d’autres ont couru dans tous les sens. Moi, j’ai sauté par dessus un mur et puis j’ai couru à travers champs. Heureusement, il n’avait plus de munitions. » Puis, direction la maison. Le calvaire est loin de s’arrêter. « Alors que je m’apprêtais à passer devant le poste de police, occupé par des rebelles, un autre hélicoptère a surgi. Je me suis aussitôt protégé derrière un mur. J’ai entendu de grosses explosions. Le poste et des maisons des alentours avaient été touchés. Je suis arrivé chez mes grands-parents, recouvert de poussière, comme tétanisé. Je ne pouvais tout simplement rien dire. Heureusement, je n’ai pas été blessé. »
Depuis, il y eut bien d’autres bombardements, de jour comme de nuit. « Je me réveillais souvent, traumatisé par le bruit des avions. »

Le temps de l’exil

L’année 2014 marque un nouveau tournant : en plus des forces gouvernementales, les rebelles d’Alep doivent faire face à Daech. Au cours du mois d’août, les escarmouches ont viré en conflit armé. Lequel durera deux jours pour se solder par une défaite de Daech. « C’était la première bataille emportée contre les djihadistes. Tous les habitants s’étaient soulevés pour les chasser. » C’est cependant durant ces journées que Mohamed perd un professeur de théâtre, avec lequel il était en train de monter une pièce. Il en poursuivra les répétitions avec ses camarades, en sa mémoire.
Son père avait dû quitter la ville : « Réputé pour son attachement à la laïcité, il faisait partie d’une douzaine de personnes dont Daech demandait la tête. » Refugié un temps en Turquie, il met à profit cet exil pour organiser le départ de sa famille. Il tente une demande de visas au consulat français d’Istanbul. Qu’il obtiendra. « Une bonne nouvelle qu’il nous a annoncée par Skype. » Avant de revenir pour organiser le départ. Lequel interviendra, après le ramadan, le 2e jour de l’Aïd. Mohamed aura juste le temps de faire le tour des amis pour leur dire au revoir. « Un moment difficile. »
Lui et sa famille franchissent la frontière turque au niveau de Reyhanli, dans la région d’Antioche. « Nous y avons été accueillis par un ami de mon père. » Ils y resteront une douzaine de jours avant de gagner Istanbul. Au prix de 18 h de route, en bus. Là, la famille dispose d’une maison, située à 5 minutes de la mer. Elle devra encore patienter un mois. « Le temps pour mon père de se procurer des billets d’avion pour la France. »
A ce stade de son témoignage, Mohamed énonce une autre date précise : le 19 septembre 2014. « Le jour ou nous y avons atterri. »

Pourquoi la France ?

Mais pourquoi ce pays, dont ni lui ni ses proches ne pratiquaient la langue ? « Nous avons été aidés par un Français, qui nous avait rendu visite en Syrie. Il a fait le nécessaire auprès du consulat, pour obtenir nos visas. »
Qu’évoquait alors la France à ses yeux ? A cette question, les yeux s’illuminent : « Pour moi, la France, c’était Paris ! A voir les photos ou reportages, ce semblait être le paradis ! Je n’aurais jamais imaginé m’y rendre un jour. »
Une fois sur place, la déception pointe. Mohamed le dit sans détour. « Le premier jour, je n’ai vu de Paris que sa banlieue. Ce n’était pas la ville telle que je l’imaginais ! Et puis les gens parlaient dans une langue que je ne comprenais pas. »
De là l’importance d’une autre date : le 5 janvier 2015, son arrivée au Collège Charles Péguy, à Palaiseau, où il est accueilli en classe d’accueil UPE2A (Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants). A peine deux ans plus tard, le voilà donc, conversant dans un français impeccable. Dans un premier temps, un peu confus par nos compliments, il dit ne pas expliquer plus que cela son aptitude à apprendre aussi vite. En réalité, il a bien des explications : d’abord, l’implication d’une enseignante, Madame Gaugenot, qui prendra en charge son apprentissage du français. Une autre explication est à chercher dans sa propre volonté, farouche, de communiquer avec ses nouveaux camarades, mais aussi de poursuivre une scolarité normale. « Je voulais avancer, ne pas me limiter aux cours, rattraper le niveau d’études que j’avais en Syrie. »
Il lui faut cependant vaincre une certaine timidité. « Au début, je n’osais pas aborder les élèves des autres classes, ne sachant quoi leur dire ». Sa patience est cependant récompensée. En janvier 2016, il intègre la 4e « normale ». « C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me faire des amis. » Sans distinction. « Aujourd’hui, je considère que tous les élèves que je côtoie depuis maintenant trois ans sont comme ma nouvelle famille. C’est grâce à eux que je me sens un peu chez moi, ici. » Aucun de ses camarades n’ignore son parcours. « Malgré cela, ils m’ont toujours considéré comme un des leurs, jamais comme un étranger. » Solidaires, c’est le mot qui lui vient à l’esprit pour caractériser les Français.
Et s’il devait mettre en avant d’éventuels défauts ? Il évoque alors une certaine « insouciance ». Mais rien de grave au regard de ce qui l’a en réalité le plus choqué : qu’on lui demande s’il est croyant ! « Il ne me viendrait jamais à l’esprit de poser cette question, même à mes proches. La croyance, c’est quelque chose de très personnel. Qu’on pose donc cette question, cela me choque, a fortiori dans un pays comme la France, une République laïque. »
On s’enquiert de ses réactions aux attentats intervenus en 2015-16 et aux manifestations qui les ont suivis. On perçoit un sentiment mitigé : « Bien sûr, j’ai trouvé bien qu’on se mobilise autant en mémoire des victimes. En Syrie, les gens ne réagissent même plus aux crimes, sauf quand ils touchent des proches. En même temps, j’ai été surpris par le décalage entre l’émotion provoquée par la mort de dizaines de personnes et l’absence de la moindre réaction à toutes celles intervenues dans mon pays, et qui se comptent pourtant par milliers. » Et le même d’interroger à son tour : « Pourquoi cette inégalité de traitement ? Pourquoi l’absence de réaction quand les victimes du terrorisme sont Syriennes ou de n’importe quel pays en guerre ? »

Historien ou cancérologue

A défaut de pouvoir répondre, on l’interroge sur la langue française. La réponse fuse dans un large sourire : « C’est une langue magnifique ! » Mohamed le pense au point de songer à faire un bac L. C’est cette même langue, qui l’incline aussi à envisager de faire des études d’histoire. « Les plus grands historiens ne sont-ils pas exprimés en français ? » Le même : « Si quelqu’un veut devenir historien, c’est en France qu’il doit faire ses études ! »
A moins qu’il ne devienne… cancérologue. On s’enquiert de savoir pourquoi. La cause en est un ami algérien décédé des suites d’une longue maladie… « Une personne extraordinaire, qui m’a aidé à progresser en français. Depuis son décès, je me suis dit que j’aiderais bien à empêcher cette maladie de continuer à tuer des innocents. »
Historien ou cancérologue, donc. A ses yeux, les deux métiers ont plus d’affinités qu’ils en ont l’air : à sa façon, l’historien lutte aussi contre d’autres formes de cancers : génocides, guerres,… « En éclairant le passé, l’historien peut aider à ne pas reproduire des atrocités »…
A-t-il pour autant renoncer à retourner un jour dans son pays ? La réponse se veut affirmative, sous réserve, bien sûr, d’un rétablissement de la paix et de pouvoir y finir ses études. « Je ne peux vivre de nouveau la guerre. » On sent néanmoins que son avenir se construit aussi dans son pays d’adoption.

Dans la peau de Georges Pérec

D’où vient donc cette sérénité qu’il dégage malgré les faits horribles qu’il relate ? Il égrène d’autres explications, à commencer par le fait d’avoir pu être suivi par un psychologue. On en avance une autre, en songeant à la précision avec laquelle il relate les faits : cette appétence pour l’histoire qui inclinerait à prendre du recul par rapport aux événements. « De fait, convient-il, je n’ai pas vraiment parlé de la manière dont j’ai vécu les choses dans ma chair. Si je devais maintenant le faire, mes mains se mettraient à trembler. Même à mon psychologue, il y a des choses que j’ai gardées sous silence. »
Est-ce aussi l’effet bénéfique du théâtre ? Car Mohamed a pu intégrer les cours assurés par Madame Podetti (à gauche sur la photo). Interrogée à ce sujet, celle-ci dit avoir eu un réflexe dont elle s’amuse encore : lui refuser l’accès à ces cours au prétexte qu’ils étaient en principe destinés aux élèves de 3e ! Ou encore que les rôles étaient déjà attribués. « Or, précise Mohamed, refaire du théâtre, c’était important pour moi. » Il n’eut cependant pas à insister beaucoup. On lui trouverait bien un rôle, même modeste, à interpréter. En guise de pièce, avait été retenu Récits d’Ellis Island, de Georges Pérec. Par un concours de circonstances – des désistements successifs – Mohamed se vit attribuer le rôle du narrateur. Il en rit encore. « A l’époque, j’avais les cheveux coiffés un peu comme les siens. Aux yeux de mes amis, il ne faisait plus de doute que ce rôle me revenait. » La pièce sera jouée à l’Espace Salvador Allende, à Palaiseau. Lui, sobrement : « J’ai été très touché par les remerciements de mes camarades et de mes professeurs, et les compliments du public. » Et ce n’était pas fini. Ce spectacle avait bénéficié du soutien de la Fondation Seligmann. Sa participation vaudra à Mohamed de se voir remettre le 7 novembre dernier, un prix à l’Assemblée nationale. Loin d’en tirer des motifs de fierté personnelle, il tient d’abord à souligner le courage de celle qui a donné son nom à la fondation : « Une résistante, qui a lutté pour la Libération de la France, en aidant des juifs à traverser la frontière avec la Suisse. Membre du réseau Combat, elle connut Albert Camus, le Général de Gaulle, Pierre Mendès France ou encore François Mitterrand ». Au lendemain de notre rencontre, il était convié au ministère de l’Education nationale pour présenter un nouveau projet de son école (mené dans le cadre du programme européen Convoi 77), en présence de Madame la Ministre, Najat Vallaud-Belkacem.

Il est 15 h passé. Les cours vont reprendre. Mohammed nous accompagne jusqu’à la sortie du bâtiment principal du collège, en se frayant un chemin parmi les élèves qui se regroupent pas classe. Impossible de ne pas le voir, avec la tête de plus qu’il fait. A intervalles réguliers, on entend des « Eh, Mohamed ! » empreints d’affection et de respect, et auxquels il répond sans se retourner, tel un petit Prince.
Nous avons juste le temps de l’interroger sur le professeur qui nous a permis de faire sa connaissance, Madame Podetti. Pour la première fois, il cherche ses mots, avant de lâcher dans un large sourire : « Madame Podetti ? C’est un ange descendu sur terre. Encore quelques personnes comme elles, et ce serait le paradis ! »

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