Comment être Polytechnicien, entrepreneur et innovateur

François Sylla, chercheur au Laboratoire d’Optique Appliquée (LOA), lauréat du prix de thèse ParisTech
© Ecole polytechnique, J. Barande
Suite de notre rencontre avec Bruno Rostand qui a pris les rênes de la nouvelle direction de l’innovation et de l’entrepreneuriat dont s’est dotée l’École polytechnique. Il en explique la genèse et les ambitions.

Pour accéder à la première partie de la rencontre avec Bruno Rostand, cliquer ici.

- Votre poste relève de la direction de l’enseignement. Pourquoi ce choix ?

Ce choix a été fait à titre provisoire en attendant la désignation du nouveau président du Conseil d’Administration qui doit intervenir, consécutivement au décret de mars dernier qui en modifie notamment les missions. Nous n’avons pas voulu réviser l’organigramme avant son arrivée. Il ou elle aura certainement son idée sur la question. Une chose est sûre : ce même décret prévoit la création d’une direction de l’enseignement et de la recherche. La direction de l’innovation et de l’entrepreneuriat en dépendra très probablement. La fonction de l’innovation est transversale et touche aussi bien à l’enseignement qu’à la recherche. Elle aura nécessairement des liens avec les deux. En pratique, je dépends aujourd’hui du Directeur Général adjoint à l’enseignement mais travaille aussi déjà activement avec le Directeur Général adjoint à la Recherche (Patrick Le Quéré).

- Pourquoi la création de ce poste ? A quel besoin a-t-elle répondu ?

Une première raison, la plus évidente, mais qui mérite d’être rappelée, tient au fait que, comme tous les établissements d’enseignement et de recherche, l’École polytechnique souhaite faire plus et mieux en matière d’innovation et d’entrepreneuriat, pour répondre à la volonté des pouvoirs publics de renforcer la compétitivité de notre économie et de restaurer notre puissance industrielle. Le contrat d’objectifs et de performance qu’elle a signé avec son ministère de tutelle fait clairement de l’innovation et de l’entrepreneuriat des objectifs prioritaires.

L’École polytechnique a déjà une longue expérience des partenariats industriels, pour la valorisation des résultats de travaux de recherche menés par ses laboratoires. Notre direction vise à aller plus loin en encourageant la création de start up (pour valoriser les idées innovantes dans une logique entrepreneuriale) et de spin off (pour l’exploitation industrielle des idées nées dans nos laboratoires). Car la recherche peut être valorisée de différentes manières : soit en travaillant avec un industriel extérieur, soit en accompagnant la création d’une société ad hoc. Il y a des cas où les chercheurs veulent valoriser eux-mêmes leurs idées en créant leur propre société, d’autres cas, où c’est un entrepreneur qui assume ce transfert.

- On ne s’improvise pas innovateur ou entrepreneur. Que proposez-vous pour aider vos élèves et chercheurs dans leur démarche entrepreneuriale ?

Nous ne partons pas de rien. Mon constat en arrivant est d’ailleurs qu’il y a déjà eu beaucoup d’initiatives en matière de formation et de valorisation. Du côté de la formation, nous proposons plusieurs choses. D’abord, des cours d’initiation, en tronc commun, à l’innovation et à l’entrepreneuriat. L’idée est d’éveiller l’intérêt de futurs entrepreneurs et d’innovateurs, mais aussi de ceux qui seront appelés à occuper des fonctions dans l’industrie, la banque ou la haute fonction publique. Il nous paraît utile de les sensibiliser aux enjeux propres aux stratégies d’innovation.

Ceux qui veulent s’engager plus avant, soit parce qu’ils ont déjà la vocation d’innover ou d’entreprendre, soit parce qu’ils ont été convaincus par ces cours, peuvent approfondir leur connaissance dans le cadre de ce qu’on appelle les parcours d’approfondissement (des spécialisations proposées en 3e année) validables comme première année de master.

Parmi ces parcours d’approfondissement, l’un est tourné plus spécifiquement vers l’innovation technologique. Il comporte trois composantes principales : le management de l’innovation de rupture dans les grandes organisations ; l’entrepreneuriat de type start up ; l’ingénierie de l’innovation technologique avec plusieurs options (« techniques avancées en matériaux et structures », « micro nano optoélectronique » ou « systèmes énergétiques »). Ce programme, qui concerne de l’ordre de 80 élèves par promotion, permet d’apprendre à transposer la science et de la technologie dans un produit concret transférable sur le marché.

Ensuite, en master, nos élèves peuvent aller dans les laboratoires en jouant le rôle de consultant dans l’idée de s’emparer d’une idée scientifique et de réfléchir à la manière de la valoriser. Ils élaborent si nécessaire un prototype, une étude de marché,…

Au passage, je souligne que le décret que j’évoquais tout à l’heure fixe aussi l’objectif de développer la formation continue. Un objectif que nous allons mettre en œuvre plus rapidement que prévu grâce à une opportunité qui s’est présentée à nous : la proposition que nous a faite la Graduate Business School de l’Université de Stanford de développer conjointement la version Européenne d’un programme court de formation à l’entrepreneuriat intitulé « Stanford Ignite »; il est destiné à de jeunes doctorants, chercheurs et ingénieurs ayant un profil scientifique et technologique. Chaque participant est censé arriver avec une idée et participer à un processus de sélection de 4-5 projets portés par des équipes. Celles-ci doivent conduire l’idée au moins jusqu’au stade du business concept voire d’un business plan qu’ils présenteront ensuite devant un panel d’investisseurs potentiels.

- Comment avez-vous été identifié comme un partenaire potentiel ?

L’Université de Stanford avait l’attention d’exporter son programme en Asie, en Afrique, mais aussi en Europe. Elle a été invitée à se rapprocher de nous par le consul de San Francisco qui l’a mise en contact avec Bruno Martinaud, la personne qui dirige notre PA entrepreneuriat et qui connaît bien la Silicon Valley. Une délégation de Stanford est venue ici et un mémorandum d’accord a été signé en avril dernier pour la création du programme « Standford Ignite – Polytechnique ». La première session débutera à l’automne prochain, à Paris. Elle est ouverte à d’anciens de l’École polytechnique, mais également d’autres grandes écoles ou universités européennes, qui voudraient suivre une formation flash à l’entrepreneuriat.

Celle-ci correspond bien au positionnement que nous voulions adopter, à savoir l’entrepreneuriat et l’innovation au service de projets scientifiques et technologiques. Nous limiterons ainsi la concurrence avec l’offre des écoles de management.

- Et du côté de la valorisation ?

Là encore, nous ne partons pas de rien. Il y a déjà beaucoup de recherche appliquée dans nos laboratoires avec un fort potentiel économique. Nous comptons de nombreux partenariats avec de grands groupes industriels, par exemple dans les domaines de l’optique, le laser, les matériaux pour le photovoltaïque… Ces partenariats se sont traduits par la création de chaires industrielles qui combinent des activités d’enseignement et de recherche financées par des groupes industriels. Un nombre significatif de start up ont été créés. Chaque année, nos laboratoires déposent des brevets et des licences. Seulement, nous avons peut-être encore à lutter contre l’image suivant laquelle l’École polytechnique ne ferait pas assez pour l’innovation : comme c’est une institution ancienne, attachée à certaines de ses traditions, il est facile de la taxer d’immobilisme. Pourtant, on ne peut pas dire que l’école ne fait rien. La création de la nouvelle direction permettra de disposer d’un cadre structurant pour les activités existantes et à venir, et de gagner en visibilité.

- Quelles sont vos attentes à l’égard de l’Idex Paris-Saclay ?

Nul doute qu’il peut nous apporter beaucoup pour le développement de partenariats à l’international. L’École polytechnique est connue des grandes entreprises françaises. Mais il est clair qu’avec Paris-Saclay, elle devrait accroître sa visibilité à l’international auprès d’entreprises étrangères.

A l’autre extrémité du spectre, Paris-Saclay peut aussi apporter beaucoup dans la facilitation des contacts avec les PME. Autant on peut entrer facilement en contact avec les grands groupes français, autant nouer des partenariats au sein d’un tissu de PME, c’est plus difficile, en termes de coûts de transaction. Fort heureusement, il y a des réseaux territoriaux qui favorisent ces prises de contact et auxquels nous participons. Je pense en particulier à Opticsvalley. Avec ses quelque 220 adhérents, dont des PME, c’est un vrai guichet d’entrée à dans le domaine de l’optique. Mais nous n’avons pas beaucoup d’équivalents dans tous les domaines.

- Un mot sur le Plateau de Saclay, sa réalité géographique. Comment peut-on faire vivre cet écosystème d’innovation et de l’entrepreneuriat sur un territoire aussi vaste ?

C’est effectivement le défi que doit relever l’Idex Paris-Saclay. L’École polytechnique a la chance de faire partie d’un sous cluster déjà riche, concentré autour de l’école avec l’Ensta ParisTech, l’IOGS, des industriels, rejoint bientôt par l’ENSAE ParisTech, etc. Toute la difficulté est de l’articuler à cet autre sous cluster constitué sur le quartier le Moulon et de renforcer la mutualisation. On en vient là à des enjeux qui touchent à l’aménagement du territoire.

- En tant qu’ancien chanteur, diriez-vous qu’il s’agit de mettre en musique des acteurs à la fois éloignés et différents…

Un chanteur lyrique n’est pas un chef d’orchestre ! Comme tout chanteur, ma partition était plutôt individuelle. Mais il s’agit bien de cela : mettre en musique des acteurs à la fois éloignés et différents. Cependant, les collaborations existent déjà. Les questions d’innovation et d’entrepreneuriat sont par nature transverses à la recherche et à l’enseignement. Il faut créer encore du lien, faire circuler l’information entre les laboratoires, les enseignants, les élèves, les partenaires industriels,… D’où la création de ma direction qui assumera un rôle d’interface.

- Interface dites-vous. Y compris avec les autres établissements d’enseignement supérieur engagés dans la valorisation de l’entrepreneuriat et l’innovation ?

Oui, certainement. Sachant que, là encore, l’École polytechnique est déjà fortement impliquée : elle dispose d’une pépinière d’entreprises, X-Technologies, et elle est membre fondateur d’Incuballiance. Au-delà, nous nous considérons comme un élément d’un écosystème. Plusieurs de nos élèves sont impliqués dans des projets incubés par ce réseau d’incubateurs, d’autres par Agoranov, à HEC…

Ma direction compte renforcer ces liens par des moyens qui sont encore à l’étude. Parmi eux, il y a la création d’un point d’entrée ou de ressource, pour aider les élèves qui souhaitent innover et entreprendre dans la mise en contact avec des professionnels, des coachs, des capital-riskers, etc. La relative fragmentation des initiatives constitue pour l’heure un handicap.

- Comment parvenir à un juste équilibre entre la volonté d’affirmer les spécificités de l’École polytechnique et son insertion dans cet écosystème ?

C’est sans doute le défi qu’il nous faut relever. Mais l’École polytechnique est déjà bien engagée dans cet écosystème de l’innovation qui se constitue sur le Plateau de Saclay, sans que sa spécificité ait eu à en souffrir.

Si un juste équilibre est à trouver, c’est entre le besoin de proximité des acteurs et la masse critique à atteindre pour gagner en visibilité ou, pour le dire autrement, entre ce qu’il est préférable de faire à l’école et ce qu’on peut faire avec des partenaires extérieurs. A cet égard, le projet de Paris-Saclay a ouvert un champ d’opportunités en matière de mutualisation avec les partenaires. La question de savoir jusqu’où pousser cette mutualisation va se poser de nouveau avec la constitution prochaine de la SATT. Pour mémoire, il s’agit d’une Société d’accélération de transfert technologique, créée dans le sillage des différents dispositifs imaginés dans le cadre des Investissements d’avenir (Labex, Idex, Equipex…) sur la base d’un appel d’offre. La labellisation du SATT Paris-Saclay est annoncée pour la fin avril, selon une procédure spécifique.

- Qu’en attendez-vous ?

Grâce aux ressources dont elle disposera, elle permettra aux idées détectées dans nos laboratoires de disposer de moyens accrus pour leur maturation et de gagner en visibilité auprès d’investisseurs et d’industriels.

Il reste que l’École polytechnique compte déjà une structure ayant une vocation similaire : la direction des relations industrielles et des partenariats dont les chargés d’affaires sont en contact avec les laboratoires pour notamment faire remonter des déclarations d’inventions. Une réflexion devra donc être engagée avec les partenaires sur la manière de gérer l’articulation entre les structures existantes au sein de certains établissements de recherche et cette structure plus centralisée dont la matière première sera constituée les déclarations d’inventions qui remonteront des laboratoires des partenaires.

L’École polytechnique a déjà des relations privilégiées avec de grands groupes industriels dont ceux installés sur le Plateau – Thalès, Horiba, etc., sans oublier EDF et son futur centre de R&D… Elle a des partenaires historiques et en cherche de nouveaux. Mais il est clair que la SATT Paris-Saclay changera la donne : par sa masse critique, elle permettra de faciliter les prises de contacts.

- Comment surmonterez-vous la concurrence entre les établissements d’enseignement supérieur dotés de centre de recherche ? Etes-vous prêts à leur ouvrir vos partenariats industriels historiques ?

Il ne faut pas se voiler la face. La coopération et la mutualisation entre les établissements membres de l’Université Paris-Saclay ne mettra pas fin à la compétition entre eux. Le cadre de Paris-Saclay est suffisamment souple pour l’autoriser. L’important est de favoriser les synergies quand elles se justifient. Evidemment, nous souhaitons développer nos relations privilégiées avec certains groupes avec qui nous avons un partenariat historique. Si un autre établissement supérieur ou de recherche veut s’associer, nous examinerons bien sûr la proposition en vérifiant que cela apporte une vraie valeur ajoutée. Cette situation n’est pas propre à Paris-Saclay. Le même genre de discussion prévaut au sein du groupe ParisTech qui vise à favoriser les collaborations de ses membres avec les industriels. Il a été clairement indiqué que le développement de collaborations au niveau de Paris Tech n’interférerait pas dans les relations bilatérales qu’un établissement est parvenu à nouer avec une entreprise. Cependant, des industriels ont des demandes pour étendre ces collaborations dans certains domaines. La logique de mutualisation s’impose alors d’autant plus que les grandes entreprises préfèrent avoir un interlocuteur unique.

- Depuis votre premier passage à l’Ecole comme élève, quels sont les changements les plus frappants ?

Il y en a tellement ! L’École polytechnique a beaucoup changé – elle est plus internationale – de même que son environnement. A mon époque, il n’y avait pas de R&D et de valorisation industrielle à l’échelle qu’on connaît aujourd’hui. Il n’y avait pas non plus de chaires industrielles. Le centre de recherche ne comptait pas autant de laboratoires et de doctorants. Aujourd’hui, il en accueille un demi millier. Et ces changements vont en s’accentuant.

- Et la notion d’entrepreneuriat, en parlait-on ?

Je n’en ai pas souvenir. De tout temps, des Polytechniciens ont créé ou repris des entreprises, mais ils étaient peu nombreux à le faire, de surcroît aussi tôt dans leur parcours professionnel. Aujourd’hui, des élèves créent des entreprises dès la sortie de l’école, voire au cours de leur scolarité, ce qui constitue un phénomène nouveau et dont on ne peut que se réjouir. Quitte à forcer le trait, leur vocation était de devenir cadre dirigeant dans une grande entreprise déjà existante ou de rejoindre la haute fonction publique. L’attrait pour les start up et la spin off est plus récent, mais va en se renforçant.

Légendes des photos

- Photo en Une : François Sylla, ingénieur ESPCI ParisTech, chercheur au Laboratoire d’Optique Appliquée (LOA), lauréat du prix de thèse ParisTech pour sa thèse effectuée sous la direction de Victor Malka.

- Autre photo : Joseph Youssef, docteur en physique de l’École polytechnique, a vu son projet Air Serenity désigné lauréat du concours be.project (Bearing Point).

Crédit : Jérémy Barande, Ecole polytechnique.

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