Cerisy-Saclay, le témoignage du Normalien, Baptiste Gauthier

Cerisyjuin2016Paysage
Suite de notre présentation du groupe de diplômés de Paris-Saclay qui a participé au colloque de Cerisy « Archéologie des media et écologies de l'attention », avec, cette fois, le témoignage de Baptiste Gauthier, un Normalien, chercheur post-doctorant en neurosciences cognitives à NeuroSpin.

- Si vous deviez vous présenter en quelques mots…

Je suis post-doctorant au laboratoire de neuro-imagerie cognitive à NeuroSpin. Je travaille sur la représentation du temps et de l’espace et leurs corrélats cérébraux. Auparavant, j’avais poursuivi des études en biologie, à l’ENS Cachan, avant de m’orienter vers les sciences cognitives lors de mon master.

- Qu’est-ce qui a rendu possible ce changement d’orientation ? La dynamique de Paris-Saclay y est-elle pour quelque chose ?

Oui, dans une certaine mesure. Cependant, depuis toujours, l’ENS Cachan, comme toutes les écoles normales supérieures, autorise voire encourage leurs élèves à investiguer d’autres terrains disciplinaires. Pour ma part, je me suis donc orienté vers les neurosciences après avoir pris conscience que ce qui m’intéressait le plus, en réalité, était de comprendre le fonctionnement de l’esprit humain. De là, donc, ce besoin de me rapprocher des sciences cognitives.

- Pourtant, Paris-Saclay est à dominante sciences exactes ou de l’ingénieur… Est-ce une réalité dont vos pâtissez dans l’évolution de vos recherches ?

D’une certaine manière, oui. D’ailleurs, quand j’ai évoqué à mes collègues de laboratoire le fait que je participerais au colloque de Cerisy, a priori plus à dominante sciences sociales et humaines, je n’ai pas enregistré plus de marque d’intérêt que cela ! Prendre un peu de distance par rapport à sa pratique quotidienne de chercheur me paraît pourtant essentiel.

- Y-a-t-il des prédispositions familiales à votre cursus et intérêt pour l’esprit humain ?

Oui, dans une certaine mesure. Ma mère, actuellement à la retraite, a exercé comme enseignante en maternelle, avec un intérêt constant pour les pédagogies alternatives, au point de ne jamais faire la même préparation, d’une année sur l’autre. J’ajoute qu’elle a toujours été amatrice d’art et de littérature. Un naturel curieux qu’elle m’a transmis.
Quant à mon père, il était éducateur spécialisé. Il a travaillé auprès de diverses catégories de populations confrontées à un handicap mental, physique ou social, au sein d’un CAT, aujourd’hui ESAT [pour mémoire, une structure qui a vocation à réinsérer des personnes à travers des activités de travail]. Il est probable que mon intérêt pour l’esprit humain vient aussi des cas de schizophrénie enregistrés parmi des proches. Une maladie qui questionne le fonctionnement du cerveau, la manière dont il interagit avec son environnement.

- Vos travaux de recherche actuels portent, donc, sur les représentations mentales du temps et de l’espace. Quels en sont les principaux résultats ?

Un des premiers résultats, qui a d’ores et déjà donné lieu à publication, est que la projection mentale dans le temps, que ce soit dans le passé ou dans le futur, procède de mécanismes similaires à ceux utilisées pour se représenter l’espace. Autrement dit, que l’on s’imagine être à un autre moment ou bien un autre endroit, notre esprit construit une carte mentale pour se repérer. Cependant de récents résultats obtenus en neuro-imagerie semblent indiquer que ces mécanismes cognitifs pourraient être mis en place par des réseaux cérébraux distincts. Tout comme différents gènes peuvent produire des protéines aux fonctions similaires, il semblerait que des réseaux cérébraux distincts assurent des computations semblables. C’est en l’état actuel des recherches, une piste que nous sommes en train d’explorer.

- Comment s’est faite la rencontre avec le groupe de Cerisy-Saclay ?

J’ai été informé du projet par le truchement de Marie Amalric, qui poursuit une thèse, sous la direction de Stanislas Dehaene. Laurence Decréau, qui était alors directrice des humanités à l’ENSTA ParisTech, lui avait proposé de rejoindre le groupe. Elle m’en a aussitôt informé en disant en substance : « Tel que je te connais, je pense que c’est un colloque qui devrait te plaire ». Elle ne s’est pas trompée. Convié à la première réunion de travail, j’ai été aussitôt intéressé par la démarche. Manque de chance, Marie, devait avoir un empêchement pour assister au colloque. Je me ferai fort de lui raconter dans le menu détail !

- Connaissiez-vous Cerisy avant ?

Non, j’en avais juste entendu parler, mais sans savoir qu’il y avait des colloques de cette nature et qu’autant de personnalités y avaient séjourné. Pourtant, je ne suis pas un « horsain », comme on dit dans La Manche pour désigner un « étranger » : je suis originaire de Cherbourg. Seulement, à la pointe du Cotentin, on a coutume de dire que, passé Valognes, c’est tous des Parisiens ! Alors Cerisy, quoiqu’ également dans la Manche…
Cependant, je ne me sens pas dépaysé : l’environnement cerisyen, avec son bocage et ses vaches, m’est familier. C’est un paysage que j’apprécie. J’ai d’ailleurs besoin de revenir dans ma Normandie natale au moins une fois par mois.

- Connaissiez-vous les travaux d’Yves Citton, un des organisateurs du colloque ?

Non plus. Mais en questionnant des personnes autour de moi, j’ai pu mesurer sa notoriété et l’importance de ses travaux sur les écologies de l’attention. Et puis, j’ai pu en découvrir le contenu à l’occasion des réunions qui ont précédé notre venue à Cerisy.

- Comment expliquez-vous que votre immersion dans ce colloque ait été aussi facile ?

Comme je viens de l’évoquer, nous avons eu des réunions préparatoires, une demi-douzaine au total. Et puis, j’ai une formation de chercheur. Or, le chercheur, c’est du moins ainsi que je le conçois, est par définition un intellectuel, c’est-à-dire quelqu’un d’enclin à s’ouvrir à d’autres disciplines que la sienne. Une formation, même scientifique, n’est complète que si on est en mesure de faire un minimum de philosophie, d’embrasser un minimum de points de vue épistémologiques, sans oublier un minimum de prise de distance par rapport à sa propre pratique.

- A l’approche de la fin du colloque, quelles sont vos impressions ?

Comparé à d’autres expériences de colloques, je trouve que celui-ci est à taille humaine : il réunit une cinquantaine de personnes, y compris les auditeurs, ce qui ménage la possibilité de vrais échanges. D’autant, et c’est une autre particularité de Cerisy, le colloque dure pas moins de sept jours [en réalité cinq en ce qui me concerne, car des contraintes m’obligent à partir deux jours avant]. La vie est régie par des règles voire des rites qui, de prime abord, peuvent paraître archaïques, mais dont on comprend très vite l’importance pour le bon déroulement du colloque et des échanges. Je pense en particulier à l’usage de la cloche pour annoncer le début des repas ou la reprise des conférences. Je pense aussi, le soir de l’arrivée, à la séance de présentation du colloque et des participants, autour d’un verre de calva. Et puis à Cerisy, nous prenons nos repas ensemble. En à peine une journée, tout le monde se connaît par son prénom, sait qui fait quoi, de sorte qu’on peut aborder des personnes en connaissance de cause des sujets sur lesquels elles travaillent.

- En outre, les auditeurs peuvent intervenir au même titre que les intervenants…

Oui, c’est une autre particularité des colloques de Cerisy. Et sans que cela altère la qualité des échanges, au contraire.

- Le fait d’être dans un château ajoute-t-il à l’intérêt du colloque ?

Oui, bien évidemment, d’autant que celui-ci a un certain cachet. Il a accueilli de nombreux colloques, dont beaucoup ont marqué l’histoire de la vie cultuelle et intellectuelle, et dont on peut voir des traces à travers les photos accrochées au mur.

- La manière dont vous décrivez le contexte cerisyen n’est pas sans nous évoquer Paris-Saclay qui a aussi vocation à croiser les disciplines, à faire se rencontrer des personnes d’univers différents, aussi bien scientifiques qu’artistiques…

De fait, Paris-Saclay, est un lieu propice à des rencontres avec des personnes d’univers différents, et pas seulement dans le domaine de la recherche : on peut y échanger avec des entrepreneurs, des startuppers,…
Ces échanges ne sont possibles que parce que le cadre de la recherche et le cadre de vie sont intimement liés. Je doute qu’on puisse bien travailler dans un lieu où on ne s’implique pas en dehors de ses heures de travail. Cela vaut aussi pour la recherche. D’ailleurs, à NeuroSpin, entre collègues, nous n’échangeons pas que sur l’objet de nos travaux !

- Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Stanislas Dehaene [pour y accéder, cliquer ici] mettait lui-même en avant l’importance du cadre de vie, le plaisir qu’il avait à se rendre à NeuroSpin en longeant les champs…

Le site de NeuroSpin a de fait la chance d’être environné de nature. La fenêtre de mon bureau donne sur la route, mais on peut y voir aussi un arbre où viennent se poser des oiseaux. C’est un spectacle auquel je suis sensible. De là le plaisir que j’ai eu à me trouver dans ce colloque qui se déroule dans un cadre particulièrement agréable, où on accorde autant d’importance aux nourritures intellectuelles que terrestres.
Dans le voisinage de NeuroSpin, on peut rencontrer toutes sortes de gens. Je pense en particulier aux agriculteurs et maraîchers. Une Amap approvisionne d’ailleurs notre laboratoire en paniers de légumes.

- Quels autres enseignements tirez-vous du colloque ?

Les particularités des sciences humaines au regard de la diversité des méthodes mobilisées ou de l’attention portée aux mots. On s’attarde, y compris pour s’en amuser, sur leur polysémie et leur étymologie. Dans les sciences exactes, la manière d’articuler un discours est plus contrainte. On argumente en devant s’en tenir aux résultats des expériences, sans toujours de regard critique sur les procédés utilisés pour les obtenir.
De l’ historien et théoricien des média allemand Friedrich Kittler, objet d’une communication, j’ai notamment retenu la concomitance qu’il avait relevée entre le fonctionnement de l’esprit et celle des premiers dispositifs d’enregistrement (le gramophone, en particulier). Il développe entre autre l’hypothèse que notre conception de l’esprit est impactée par les media dominant à une époque donnée. Je trouve qu’une telle hypothèse éclaire jusqu’aux sciences cognitives dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles recourent à des interfaces techniques pour formuler leurs propres hypothèses. Une perspective qui m’incite à prendre un peu plus de recul par rapport à ma pratique de chercheur.

- Et la suite du colloque, en quoi consistera-t-elle pour vous ?

Je participerai à l’organisation au colloque programmé sur le Plateau de Saclay, en début d’année prochaine, dans la continuité de celui-ci. Avec mes camarades, nous n’en avons pas encore arrêté le contenu. Une chose est cependant acquise : nous prolongerons la double thématique de l’archéologie des media et des écologies de l’attention en l’abordant sous l’angle de ses enjeux pédagogiques, et dans une perspective interdisciplinaire, quoique à dominante sciences exactes.

- Vous venez d’évoquer une approche interdisciplinaire. Quid de l’ « indisciplinarité » si tant est que ce mot fasse sens pour vous ?

(Rire). Oui, il fait sens. Je ne serais pas ici d’ailleurs si, d’une certaine manière, je n’étais pas un peu « indiscipliné ». A partir du moment où, en science, on produit un dogme, on ne peut escompter enrichir la connaissance si on s’interdit de le critiquer voir de le démolir. De là d’ailleurs mon intérêt pour la présence d’artistes au cours de ce colloque : pas moins que des scientifiques patentés, ils sont dans une démarche de recherche. Certes, ils ne mobilisent pas les mêmes moyens ni les mêmes méthodes, mais ils portent leur attention sur des enjeux qui, au final, nous concernent tous.

A lire aussi : les entretiens avec Yves Citton, codirecteur du colloque (cliquer ici), Laurence Decréau (cliquer ici) et les trois autres diplômés de Paris-Saclay : Catherine Jacob (cliquer ici), Antoine Vidon (cliquer ici) et Renée Zachariou (cliquer ici).

Un grand merci à Antoine Vidon pour les portraits qui illustrent la plupart des entretiens, dont le sien. En illustration de cet article : la présentation du colloque, dans le grenier du château.

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