Cerisy-Saclay, le témoignage d’un Centralien, Antoine Vidon

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Suite de nos échos au colloque de Cerisy « Archéologie des media et écologies de l'attention », auquel ont participé, en mai-juin dernier, des diplômés de Paris-Saclay, avec un premier témoignage de l'un d'eux, Antoine Vidon, un Centralien engagé dans un master d’histoire des sciences à l’EHESS.

- Si vous deviez présenter votre parcours en quelques mots…

Je suis diplômé de l’Ecole Centrale [maintenant CentraleSupélec], depuis 2015. En ce moment, j’achève un master 2 d’histoire des sciences à l’EHESS, à travers l’étude d’IPANEMA, une unité de service et de recherche CNRS / ministère de la Culture et de la Communication / Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. L’an prochain, j’envisage une thèse en physique fondamentale au CEA.

- Un parcours inattendu de la part d’un ingénieur…

Pas tant que cela. L’Ecole Centrale a depuis toujours incité ses élèves à s’engager dans des projets originaux, sortant des sentiers battus. Elle-même a su se jouer des frontières : rappelons qu’elle a été créée en 1829 avec pour vocation de former « les médecins des usines et des fabriques » [selon les mots d’Alphonse Lavallée, un des quatre créateurs de l’école ; pour en savoir plus, cliquer ici]. Aujourd’hui, elle offre à ses élèves des opportunités de carrières bien plus larges que celle de l’administration industrielle.

Je pourrais aussi vous dire que c’est un parcours mûrement réfléchi, que, si je me suis engagé dans ce master, c’est pour approfondir ma connaissance du monde scientifique. La réalité est tout autre. En fin de 3e année, on m’a proposé de rejoindre ce master, tout simplement parce que je ne savais pas ce que je voulais faire l’année suivante ! Je n’étais pas encore certain de faire une thèse en physique fondamentale. Mes parents n’ont pas vu d’objection à mon choix et m’ont même assuré de leur soutien. En fin de compte, ce master m’aura permis de murir ma décision et de me convaincre de revenir vers la physique fondamentale.

 - Est-ce cet état d’esprit qui vous a prédisposé à accepter de participer à ce colloque ?

Oui. D’autant plus que c’est la personne qui m’a convaincu de faire un master – Cynthia Colmellere, la directrice du département des SHS à Centrale – qui m’a informé de sa tenue et de la constitution d’un groupe « Cerisy-Saclay ». Elle-même en avait été informée par Laurence Decréau, à l’initiative du projet. Le fait que le thème du colloque «  Archéologie des media et écologies de l’attention » ne m’évoquât a priori rien de particulier, loin de me dissuader, m’a plutôt stimulé. Et puis, je me réjouissais à l’idée de rejoindre des élèves d’autres disciplines.

- Avec qui vous avez pu faire plus ample connaissance en amont du colloque à travers des réunions préparatoires…

Oui, nous nous sommes réunis, dans la mesure des disponibilités des uns et des autres, à cinq reprises dont une fois en présence d’Yves Citton, le principal codirecteur du colloque, de façon à bien en appréhender les enjeux. Par respect pour les personnes dont on allait partager le colloque, il était normal de prendre la peine de le préparer de façon à être aussi utiles que possible, à contribuer aux discussions en assumant notre regard décalé : nous étions a priori les seuls participants issus de grandes écoles d’ingénieurs ou de management, les autres étant pour la plupart issus du monde des sciences humaines et sociales ou des arts.

- Comment avez-vous vécu cette expérience ?

L’absence du moindre enjeu académique (nous n’avions pas de communication à faire !) a sans doute beaucoup fait pour nous permettre de la vivre sereinement. La diversité des modes de penser et des univers de référence ne nous a pas empêchés de suivre les débats ni même d’y prendre part. J’y ai vu la confirmation que la confrontation des points de vue peut déboucher sur des résultats inattendus et d’autant plus intéressants.

- En pointant l’intérêt de confronter des points de vue aussi divers que possible, songez-vous à cette notion qui a été érigée comme une des valeurs cardinales de l’Ecole Centrale du XXIe siècle, à savoir la sérendipité ?

(Rire). Cette notion a en effet été mise en avant par l’actuel directeur, Hervé Biausser. Je la connaissais donc avant de venir à Cerisy, mais sans savoir qu’elle y avait été l’objet d’un colloque [en 2009, sous la codirection de Danièle Bourcier et Pek Van Andel et sous l’intitulé : «  La sérendipité dans les sciences, les arts et la décision » ; pour en savoir plus, cliquer ici]. Le directeur de notre école l’avait évoquée lors d’un discours devant les élèves réunis dans l’amphithéâtre. Je dois à la vérité de dire que mes camarades et moi avions plutôt ri à l’époque en entendant ce mot qui nous semblait bizarrement pédant. Nous avions même soupçonné les architectes du nouveau bâtiment de l’avoir soufflé à notre directeur !

- Est-ce une notion que vous prendriez désormais plus au sérieux aujourd’hui ?

Oui et non. La sérendipité me semble faire partie de ces mots – comme, par exemple, l’interdisciplinarité sur laquelle je travaille dans le cadre de mon étude socio-historique – qu’on croit performatifs. Or, il me semble qu’il y a loin entre les intentions et les effets. Beaucoup parlent de sérendipité comme d’interdisciplinarité, mais sans les traduire toujours dans les faits. Ces termes ont assurément un intérêt, mais encore faut-il se donner les moyens de les incarner : on ne peut pas se contenter de les ériger en principes. Aussi curieux que cela puisse paraître, je pense que la notion de sérendipité comme celle d’ailleurs d’interdisciplinarité, auront d’autant plus d’effets sur le réel qu’on osera s’écarter des mots qui les désignent. Parce que cette distance, si elle est critique, est encore à mon sens le meilleur moyen de trouver des modalités originales et concrètes pour en réaliser le sens.

- Vous avez dit « interdisciplinarité ». Nous ne résistons pas au plaisir de vous faire réagir à une autre notion, celle d’ « indisciplinarité » développée par Laurent Loty… Vous parle-t-elle davantage ?

Oui, dans la mesure où un mot peut rendre compte à lui seul d’un « au-delà » des perspectives disciplinaires. Comparée à celles d’inter-, de trans- et de multidisciplinarité, celle-ci a de prime abord l’intérêt d’évoquer le fait de faire fi de frontières disciplinaires. Pour autant, je me garderai de privilégier un mot au détriment des autres. Je préfère constater ce foisonnement de termes, qui est en lui-même significatif de la difficulté à trouver un mot à même de rendre compte de la meilleure pratique possible, au-delà des effets de rhétorique. Chacune à leur façon, ces notions ouvrent des perspectives nouvelles au plan de la pensée en suggérant un « ailleurs » des disciplines, un regard qui ne soit plus autant conditionné par nos institutions, mais plus à même d’aider à comprendre le point de vue de l’autre pour déboucher, non pas sur un constat d’échec, mais sur un réel enrichissement mutuel, la co-création d’idées nouvelles.

- N’est-ce pas ce que permet l’expérience cerisyenne en donnant l’occasion de se confronter à des points de vue très différents au plan disciplinaire ou professionnel, tout en laissant du temps à la rencontre ?

Si. Le dispositif du colloque cerisyen crée à l’évidence les conditions de réels échanges, qui ménagent la possibilité aux uns et aux autres de surmonter d’éventuels désaccords ou contradictions, non sans faire évoluer leur point de vue. Le colloque auquel j’ai participé durait pas moins de sept jours. Nous avons ainsi disposé du temps de faire plus ample connaissance. Sans compter le fait de prendre nos repas ensemble, ce qui permet de prolonger les échanges de manière moins formelle. Certes, tout le monde n’a pas eu la possibilité d’assister à son intégralité. Certains sont arrivés plus tard et/ou ont dû repartir plus tôt. Mais dans l’ensemble, les participants auront assisté à l’ensemble du colloque.

Au fil de son avancement, des intervenants en sont venus à modifier leur communication pour tenir compte de ce qui avait été dit. A cet égard, j’ai particulièrement apprécié l’intervention de cette commissaire d’exposition, qui a préféré reprendre et rediscuter les interventions de ceux qui l’avaient précédée, et qui a substitué à la traditionnelle séance de questions/réponses une expérience de questions/questions : chacun formulant une interrogation en réponse à la précédente, mais aussi dans l’idée d’en éveiller d’autres chez autrui. Une expérience d’empathie intellectuelle qui a permis de reconsidérer nos positions au regard de ce que nous proposaient les autres participants – au lieu de chercher à les réinterpréter de façon à ce qu’elles fassent sens dans notre propre système de penser. Nul doute qu’il en aurait été autrement si nous n’avions pas pris le temps de nous rencontrer et d’échanger

- Comment appréhendez-vous les « rites » qui organisent aussi cette sociabilité cerisyenne, à commencer par ces cloches qui annoncent le début des repas ?

J’y suis d’autant plus sensible que j’ai travaillé sur la question des rites, justement, en m’intéressant dans une perspective sociologique à ceux qui traversent la vie du campus d’une école comme Centrale. Les rites en eux-mêmes ne sont pas contradictoires avec cette quête de dialogue. Au contraire. Je dirai même qu’ils en sont une condition préalable. Ce sont les rites qui instituent la communauté. Dans le cadre d’un colloque, il importe d’en disposer déjà parce que ce n’est pas en quelques jours qu’on en instaure. A cet égard, les cloches qui battent le rappel pour les repas ou celles qu’agitent les présidents de séance pour annoncer la reprise des communications, jouent un rôle non négligeable. Nul doute aussi qu’une telle sociabilité cerisyenne ne serait pas possible sans l’autorité dont sait faire preuve Edith Heurgon, la directrice du Centre culturel international de Cerisy.

- Les rites ne sont-ils pas d’autant plus supportables ici qu’ils visent aussi à permettre au personnel de vous accueillir dans les meilleures conditions ?

 Il est clair qu’à travers le respect de ces rites, il s’agit de respecter le travail d’autrui. En tout état de cause, ils n’altèrent en rien le plaisir de cette vie en communauté, le temps d’un colloque. Il faut d’ailleurs voir comment des intervenants finissent par en jouer, en attestant par la même leur capacité à se les approprier sans se laisser totalement conditionner par eux.

- Tiens, la cloche sonne…

Je crains qu’il ne faille regagner la bibliothèque…

A lire aussi : les entretiens avec Yves Citton, codirecteur du colloque (cliquer ici), Laurence Decréau (cliquer ici) et les trois autres diplômés de Paris-Saclay : Catherine Jacob (cliquer ici), Baptiste Gauthier (cliquer ici) et Renée Zachariou (cliquer ici).

Un grand merci à Antoine Vidon pour les portraits qui illustrent la plupart des entretiens, dont le sien. En illustration de cet article : un des salons du château.

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