Ce que les hackers nous disent du travail. Entretien avec Michel Lallement

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Du 4 au 11 juillet dernier, se déroulait le colloque « Quel régime pour un travail réellement humain ? », au Centre culturel international de Cerisy. Il fut pour nous l'occasion d'y croiser notamment le sociologue Michel Lallement, intervenu il y a deux ans au PROTO204, pour y présenter son ouvrage L’Age du faire, traitant des hackerspaces et autres FabLabs et de leur contribution à de nouveaux rapports au travail, justement.

- Pourriez-vous pour commencer rappeler l’objet de votre communication ?

Elle a été l’occasion de prendre à bras le corps un paradoxe, du moins pour le sociologue que je suis, qui est au cœur à la fois de l’éthique, de la rhétorique et de la pratique des hackers. Alors que les sciences sociales posent comme postulat presque élémentaire que la technique est quelque chose de neutre, qu’elle n’a d’effets qu’à partir des usages qu’on peut lui assigner – cela valant aussi bien pour un marteau qu’un objet technique aussi sophistiqué qu’un ordinateur – le monde des hackers a un postulat inverse : il considère la technique comme un levier d’émancipation sociale. Précisons que dans ce monde des hackers, il faut, par technique, entendre deux choses : d’une part, les objets au sens basique du terme (le monde hacker en est peuplé, qui sont bricolés, transformés, en un mot hackés) ; d’autre part, des outils, qui sont d’autant plus valorisés par ces mêmes hackers qu’ils satisfont à leur besoin d’autonomie, les outils étant mis en commun et non la propriété de quelques-uns. Ce faisant, ils participent à une sorte de décentralisation des capacités prométhéennes, en l’absence de toute hiérarchie. Le changement social passe ainsi par la possibilité donnée au plus grand nombre de s’emparer des objets et des outils pour transformer le monde en commençant par agir au niveau de sa vie quotidienne, de sa manière de travailler, de consommer, etc.

- Comment expliquez-vous donc cet apparent paradoxe ?

C’est justement ce que j’ai voulu entreprendre de faire, à l’occasion de ma communication, en faisant l’hypothèse d’une absence, dans le monde des hackers, de ce qu’on pourrait appeler un fétichisme de la technique comme on a pu parler, avec Marx, de fétichisme de la marchandise. Pas plus que celle-ci ne vivrait par elle-même (elle est un condensé des rapports sociaux qui ont présidé à sa production), pas plus, la technique n’aurait le pouvoir magique de transformer par elle-même le monde ni de produire des biens. Autrement dit, la technique n’a d’efficacité émancipatrice qu’à la condition qu’elle soit librement partagée, qu’une intelligence collective soit mobilisée pour produire du savoir.
Plutôt, donc, que de penser la technique comme une réalité extérieure à nous-mêmes, qu’on pourrait utiliser sans se soucier du contenu de sa boite noire, les hackers estiment au contraire qu’il faut savoir comment elle fonctionne pour mieux la faire évoluer. C’est en cela qu’on peut dire qu’il n’y a pas à leurs yeux de fétichisme de la technique, mais au contraire la volonté d’en faire un instrument d’émancipation par la maîtrise des outils et modes de fabrication. Voilà ce que j’ai voulu proposer de mettre en discussion.

- Que recouvre le monde hacker dont vous parlez ?

Contrairement à une vision courante, il ne se limite pas à l’informatique. Il ne vise pas non plus seulement, comme le proposait Richard Stallman, le Pape des logiciels livres, à diffuser gratuitement ceux-ci, mais à répandre une philosophie du partage, de la connexion, de l’enrichissement collectif et ce, dans les mondes les plus divers. Je pense en particulier au design libre, qui consiste à appliquer à des choses concrètes – une simple chaise, par exemple – la philosophie du monde hacker.

- Au vu de cette approche de la technique, nous comprenons mieux pourquoi vous avez convoqué Gilbert Simondon, le philosophe, qui demeura à Palaiseau (je le précise au passage, compte tenu de la vocation de notre site web, déidé à Paris-Saclay et à sa « sociodiversité »)…

De fait, le mouvement hacker fait écho à la manière dont Gilbert Simondon a essayé de prendre au sérieux les objets techniques, en les définissant à partir de la notion de devenir, au sens où ils sont appelés à évoluer dans le temps. Prenez un avion, une voiture, un ordinateur… ce sont autant d’ « objets techniques », qui n’ont cessé d’évoluer à la faveur d’améliorations qui y ont été apportées au fil du temps. Les objets techniques ne sont donc pas immuables, mais ont eux aussi une historicité. Ce dont les hackers sont convaincus au point de vouloir, justement, redonner vie à des objets, quitte à les transformer. Pour moi, le parallèle devient évident entre le statut qu’ils assignent aux objets techniques et la façon dont Gilbert Simondon conçoit ces mêmes objets techniques.

- Reconnaissons toutefois qu’il n’est pas facile d’entrer dans l’œuvre de ce dernier…

Oui, et je doute que les hackers aient tous lu cet auteur. Toujours est-il que leur mouvement aide à en comprendre, comme en creux, la portée et l’intérêt. Gilbert Simondon en appelait à la « libération de la technique », une formule, énigmatique au premier abord, mais qui se comprend quand on saisit la vision qu’il a de cette technique et les principes qui la sous-tendent. Un objet technique peut se libérer dès lors qu’il a la possibilité de déployer toute sa potentialité dans un environnement qui lui est favorable et qu’il contribue à fabriquer. Ce principe d’une construction par soi-même des conditions de son propre déploiement est au cœur de la philosophie hacker, à travers l’injonction de produire des objets qui leur permettent de se reproduire et, aux utilisateurs, de s’en saisir pour les faire évoluer.

- Pour en revenir à l’intitulé général du colloque, en quoi cette philosophie hacker de la technique, participerait-elle d’un « régime de travail réellement humain » ?

Ainsi que je l’explique dans mon ouvrage L’Age du faire, le hacking participe d’une nouvelle relation au travail, alternative à celle du salariat tel qu’il s’est développé durant la période fordienne d’après-guerre. C’est d’ailleurs pour cela que le mouvement a intéressé a priori le sociologue du travail que je suis. Le point de départ de ma réflexion et des travaux que je mène depuis plusieurs années est en effet de réfléchir aux conditions sociales de production d’ordres du travail ou de modalités de son organisation, alternatives aux formes dominantes ou standards et susceptibles d’être porteuses de bien-être, de développement personnel, etc. Un des fils que j’essaie de tirer porte sur les formes d’organisation plus horizontales du travail, s’employant à mettre à distance les formes instituées de hiérarchie. Non sans essayer de résoudre une autre énigme : comment, concrètement, est-il possible de se coordonner de manière horizontale, en l’absence de système de coordination instituée ou incarnée par la figure d’un chef, un manager, et autrement que par la figure du marché que les économistes sont promptes à mettre alors en avant ? Une des réponses réside justement dans les hackerspaces, ou du moins certains d’entre eux, qui parviennent à proposer des formes de coordination horizontale, à l’aide de principes éthiques, de modalités de gestion des conflits et de régulation sociale proprement originales.

- Ce faisant, vous revisitez la notion même d’utopie en montrant qu’elle peut faire sens pour caractériser ces lieux tangibles que sont les hackerspaces et autres makerspaces…

Oui, en effet. Je montre que les utopies ne sont plus simplement de grands textes dus à des maîtres à penser dont il faudrait appliquer les principes à la lettre, mais qu’elles peuvent être concrètes, au sens où on peut les trouver à l’œuvre dans les plis du social. C’est pourquoi elles m’intéressent en tant que sociologue. Pour comprendre leur fonctionnement et leur portée, on ne peut pas se contenter d’un travail en chambre. Il faut, tel un ethnographe, aller au plus près des acteurs pour voir comment ils inventent de toutes pièces ces formes alternatives de travail. C’est pourquoi j’ai opté pour la formule de l’observation participante, quand je me suis intéressé à un hackerspace californien, le Noisebridge, en l’occurrence.

- Mais une « utopie concrète », n’est-ce pas un oxymore ?

Si, mais seulement si on la considère au sens de lieu n’existant nulle part. En réalité, l’utopie, et c’est aussi ce que suggère Thomas More, renvoie aussi à l’idée de bon lieu – précisément parce qu’il est bien gouverné, entre des individus libres et égaux. Elle peut donc servir à désigner un lieu concret où les gens se sentent bien, où ils peuvent développer leur potentiel de création, d’activité, où ils peuvent aussi coopérer avec qui ils veulent, selon des temporalités qui leur conviennent. Ainsi envisagée, l’utopie concrète n’est plus un oxymore, me semble-t-il.

- Un mot, pour terminer, sur le lieu où nous sommes, le Centre culturel international de Cerisy : que vous inspire-t-il ? Serait-ce à sa façon une utopie concrète ?

Pour caractériser ce lieu, je convoquerais davantage la notion d’ « hétérotopie, » au sens où l’entendait Michel Foucault. Cerisy semble en retrait du monde [le Centre est situé au plein cœur du Cotentin]. En réalité, il invente ses manières de gérer la coopération entre les personnes, leur sociabilité, avec sa propre maitrise du temps, à travers l’horaire des séances, mais aussi la durée du colloque (7 jours, en l’occurrence !), une durée qui n’est pas ordinaire, convenons-en ! Les discussions ne s’y arrêtent jamais : après le temps des communications et des échanges, elles se poursuivent de manière informelle, au cours des repas que les participants prennent ensemble. Ainsi, on n’est pas prisonnier des formes instituées de discussions des colloques et autres séminaires académiques, qui sont extrêmement normés du point de vue temporel (les durées de communication et d’échange sont minutées). Quand bien même, ici, le programme est dense, on ne ressent pas la pression de ses pairs.

- D’autant moins qu’il ne s’agit pas d’un colloque scientifique au sens où il mêle une diversité d’intervenants – des académiques, aussi bien que des praticiens ou professionnels – et que les auditeurs ont la même voix au chapitre que les intervenants…

Non seulement il y a des personnes d’horizons différents (nous comptons même un représentant du mouvement des chômeurs), mais encore il y a une volonté d’ouverture interdisciplinaire. Ce qui oblige à expliciter ce qui en temps normal reste implicite. Et pas simplement en faisant œuvre de pédagogie, mais par un effort de réflexivité, qui se révèle utile pour remettre en cause des choses qui semblent aller de soi tant qu’on reste dans l’entre-soi habituel. Ce n’est certes pas un exercice facile. Cela suppose aussi, quand on écoute un intervenant d’une autre discipline ou d’un milieu professionnel différent du sien, de faire l’effort de se projeter dans son mode de raisonnement, sa méthodologie, son jargon.
Cela en vaut cependant la peine car cela permet de démultiplier les regards, en l’occurrence sur cette notion de travail et, au fond, d’avancer sur la question qui parcourt le colloque. D’où l’intérêt encore une fois de cette temporalité propre aux colloques de Cerisy – nous disposons du temps pour dissiper un éventuel malentendu, mieux comprendre un propos, lors de nos échanges formels ou plus informels. Je comprends ainsi l’invitation faite aux participants par le Centre de suivre l’intégralité du colloque.

- Quelle suite comptez-vous donner à ce travail sur les hackers ?

Je suis en train de le poursuivre avec des collègues, Isabelle Berrebi-Hofffmann et Marie-Christine Bureau, en m’intéressant plus particulièrement, cette fois, aux hackers et autres makers français. Je prépare par ailleurs un autre ouvrage sur les communautés intentionnelles aux Etats-Unis, autres figures d’utopies concrètes qui mettent en avant l’exigence d’égalité absolue entre leurs membres.

A lire aussi l’entretien avec Etienne Klein, qui a également participé à ce colloque (cliquer ici).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : Quel régime de travail réellement humain… pour le chercheur ? Entretien avec Etienne Klein | Paris-Saclay

  2. Ping : Un designer radical. Entretien avec Jean-Louis Frechin | Paris-Saclay

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