Aux sources des Labos Origins. Entretien avec Marie-Odile Monchicourt

Lab OriginsPaysage
Le 29 octobre dernier, nous participions à la visite du site de Météo France, à Trappes, organisé dans le cadre du projet Météo SQY. Parmi les participants : Marie-Odile Monchicourt, la célèbre journaliste scientifique qui a œuvré à la vulgarisation scientifique sur les ondes de Radio France. Nous en avons profité pour en savoir plus sur l’association Origins ayant permis la création des Labos Origins, un nouvel outil pour une médiation scientifique croisant les regards de chercheurs, de philosophes et d’artistes.

- Vous êtes venue ici au titre des Labos Origins. De quoi s’agit-il ?

Les Labos Origins sont des spectacles nés grâce au soutien d’une association loi 1901, Origins, créée en 2013, et présidée par le physicien Michel Spiro. Le but de cette association est de proposer de nouveaux concepts de médiation scientifique destinés à permettre à chacun, jeunes et moins jeunes, de toutes cultures et de tous niveaux d’instruction, de s’approprier les connaissances scientifiques d’aujourd’hui en lien avec l’histoire de nos origines. Et ce, avec le concours de scientifiques, bien sûr, mais aussi de philosophes et d’artistes, sous les formes les plus variées : spectacles, événementiels, activités pédagogiques, émissions, édition de contenus, etc. Pour en revenir aux Labos Origins, ils consistent à croiser le monde scientifique et le monde artistique, le temps d’un spectacle inédit, en forme de performance. Tandis que des chercheurs (au nombre de trois et de disciplines différentes) et un philosophe nous racontent les dernières découvertes scientifiques liées à nos origines, du Big Bang à la conscience, des artistes nous expriment l’univers émotionnel qu’une telle source d’inspiration suscite en eux.

- Et votre rôle dans ces spectacles, en quoi consiste-t-il ?

Je joue le rôle de coach pendant leur préparation et de chef d’orchestre pendant leur déroulement ! J’invite chaque scientifique et artiste à s’exprimer à un moment précis du spectacle, le but étant d’éveiller l’imaginaire du public, mais aussi des autres intervenants. Les artistes ne sont pas là pour n’apporter qu’un supplément d’âme, ils sont là pour nous faire partager les émotions qu’ils éprouvent lorsqu’ils entendent les propos de scientifiques. Ceux-ci sont, eux, invités non pas tant à vulgariser leur connaissance qu’à manifester leur émerveillement lorsqu’ils font bouger les frontières de la connaissance à travers de nouvelles découvertes. Mon rôle est aussi d’instaurer un autre rapport entre le public et ces chercheurs qui, de prime abord, peuvent impressionner voire intimider le commun des mortels, au point de le décourager à s’informer sur les nouvelles visions du monde. Combien de fois ai-je entendu dire qu’une conférence scientifique ne serait pas pour soi au prétexte que c’est abstrait ! Or, ce n’est pas parce que vous ne comprenez pas que vous n’êtes pas susceptible d’être ému par le récit d’une découverte scientifique. Celle-ci est toujours propice à l’ouverture de votre imaginaire.

- Comment l’idée de ces spectacles vous est-elle venue ?

Cela fait longtemps que je m’emploie à développer une approche artistique de la science. Ayant un passé de comédienne, je me suis amusée, il y a quelques années, à écrire et jouer deux spectacles en forme de one woman show au terme desquels je conviais un scientifique pour qu’il éclaire la question que j’abordais à travers mon personnage. L’idée d’un spectacle qui pourrait faire venir tous les publics m’est venue au moment de l’annonce de deux résultats scientifiques d’une importance capitale pour la compréhension de l’origine de notre Univers et de la matière qui le constitue. Le premier touche à l’infiniment petit : c’est la découverte du boson BEH [ Brout, Englert et Higgs prix Nobel 2013 ] dans le plus puissant accélérateur de particules du monde (au CERN à Genève). L’autre touche à l’infiniment grand : c’est l’image du fond diffus de l’Univers (soit les premières lumières émises il y a près de 14 milliards d’années), délivrée par le satellite européen Planck, en mars 2013. Ces deux grandes expériences ont permis à l’infiniment petit et à l’infiniment grand de se rejoindre en un lieu où l’espace et le temps n’existent pas. C’est un peu comme si l’infiniment grand et l’infiniment petit ne faisaient qu’un, ou encore que l’infiniment petit contenait l’infiniment grand et vice versa… C’est ce que les scientifiques appellent le « vide quantique ». Personne ne peut accéder à une telle description de notre Univers par la simple logique. En revanche, si nous nous laissons guider par notre propre imaginaire, nous ressentons une sorte de jubilation devant de tels mystères. C’est précisément l’imaginaire de chacun que nous cherchons à solliciter à travers les Labos Origins. Par ailleurs, notre cerveau fait l’objet d’une exploration sans précédent. Or, nous utilisons ce cerveau non seulement pour l’observer mais aussi pour comprendre l’origine de notre conscience. Toutes ces avncées sont en train de bouleverser notre vision du monde et de nous-même dans ce monde. Il est urgent de le faire savoir à tous nos contemporains. Les Labos Origins sont donc nés de la volonté de partager avec tous les publics, les avancées enregistrées dans la compréhension de tout ce qui touche à nos origines, depuis le Big-Bang jusqu’à la conscience.

- Vous avez déjà deux spectacles à votre actif…

Oui, le premier a eu lieu le 19 septembre dernier dans le cadre du Festival « Atmosphères », en présence de sa marraine, Marion Cotillard, sur le thème des origines du climat et de la vie. Parmi les scientifiques présents sur scène, il y avait l’astrophysicien Jean-Pierre Bibring, le biophysicien Vincent Fleury, le biologiste Pierre-Henri Gouyon et le physicien Michel Spiro. Il y avait aussi un philosophe, Pierre-Louis Deprez. Et parmi les artistes : la flutiste et chanteuse Maïa Barouh ; le percussionniste Léo Komasawa, le compositeur Cedric Perraz, la cantitatrice Lucile Vignon et le street artist Codex Urbanus.
Le second spectacle a eu lieu la semaine suivante, le 26 septembre, dans le cadre de la semaine « Scène de Sciences », organisée par le théâtre de la Reine Blanche sur le thème de l’origine de la conscience. Outre le philosophe Pierre-Louis Deprez, il y avait le neuroscientifique Sébastien Bohler, le biophysicien Stéphane Douady et le mathématicien Stéphane Dugowson. Et parmi les artistes : le street-artist MG La Bomba, le vidéo jockey Vixious Pataglitch, enfin, les musiciens du Groupe LML. Précisons que ce théâtre de la Reine Blanche est depuis peu dirigé par une physicienne et comédienne, Elisabeth Bouchaud, directrice de l’enseignement à l’ESPCI ParisTech. Ancienne élève d’Etienne Klein, elle s’intéresse aux propriétés de rupture des matériaux !

- Comment ces spectacles ont-ils été reçus par le public ?

Manifestement, la formule plaît beaucoup. Pas moins de 500 personnes ont assisté au premier. Le second s’est joué à guichet fermé pour une capacité de 200 places. Ces spectacles sont désormais accessibles en vidéo, sur Youtube et peuvent donc toucher un plus large public.
Les Labos Origins proposent ainsi un nouvel outil de médiation des connaissances où les émotions des participants comme celles du public sont fortement sollicitées. Le simple fait de convier des scientifiques sur une scène, une vraie scène de théâtre, introduit déjà un décalage, qui sollicite d’autant plus leur propre imaginaire. Reste que nous n’en sommes qu’aux débuts. Il nous faut encore améliorer les choses. Je souhaite que les scientifiques se comportent en artistes ! Je les fais donc entrer sur scène comme des artistes, les fais saluer à la fin comme des artistes, etc. Ce qui exige un minimum de préparation et donc de disponibilité de leur part.

- Comment parvenez-vous à les convaincre ?

Cela fait trente ans que je côtoie la communauté scientifique. Une relation de confiance s’est installée entre nous. Mais j’ai encore du travail sur la planche, si je puis dire, pour les faire venir aux répétitions afin qu’ils apprennent à travailler avec les artistes. Naturellement, ceux que je fais venir ont a priori du charisme et savent déjà parler devant un large public. Mais ils pensent qu’à partir du moment où je suis là pour orchestrer le spectacle, tout se passera bien. Or, moi, j’en attends un peu plus d’eux !

- Qu’est-ce que ce concept apporte de plus par rapport à la vulgarisation scientifique sur les ondes d’une radio ?

Quand j’ai commencé à la radio, je disposais d’une grande liberté. Je pouvais faire des émissions d’une heure, sur France Inter, très soignées dans leur réalisation artistique. Je pense à « Poussières d’étoiles » dont on me parle encore 25 ans après. Elle était réalisée par Anne Sécheret, qui n’était autre que la réalisatrice des émissions de Jean-Christophe Averty. Elle connaissait tous les genres musicaux et avait une approche très artistique dans sa manière de mettre en onde. On a formé un duo exceptionnel. Mais l’émission a été victime de son succès : elle marchait tellement bien que d’hebdomadaire, elle est devenue quotidienne. Résultat : nous passions au direct, sans plus disposer du temps nécessaire pour une réalisation soignée. Après cela, je suis devenue la « madame Science » de Radio France, et je n’ai plus jamais eu les moyens de faire de la création. A fortiori quand je suis passée sur France Info pour des chroniques quotidiennes de trois minutes chacune. Certes, ces chroniques représentaient un exercice intéressant, mais qui me frustraient quand même un peu. Je suis quelqu’un de l’oral, j’ai besoin qu’on me raconte les choses, y compris quand c’est une découverte scientifique, en prenant le temps de le faire et en faisant parler l’imaginaire. Il faut savoir que je n’ai moi-même aucune formation scientifique. Les sciences ne m’intéressent vraiment que parce qu’elles me font rêver.

- Avez-vous d’autres projets en cours ?

Oui, la formule des Labos Origins suscite d’ores et déjà l’intérêt de théâtres et d’entreprises. Précisons que les scientifiques et les artistes qui participent aux spectacles peuvent être proposés par l’association, mais il est important aussi d’inviter des scientifiques et des artistes du territoire où ils sont appelés à intervenir. Par exemple, si l’Alliance française nous invitait à produire des Labos Origins en Chine, nous inviterions des scientifiques, des philosophes et des artistes chinois.

- Quelle analogie feriez-vous avec les conférences TEDx, dont une déclinaison vient d’avoir lieu sur le Plateau de Saclay [pour accéder au compte rendu, cliquer ici]?

Il y en a au moins une, effectivement, et elle réside justement dans le coaching des intervenants et le cahier des charges précisant le déroulement des conférences. Présenter la science dans un théâtre exige une mise en scène et une préparation. Encore une fois, cela ne s’improvise pas. Les scientifiques français qui ont fait un TEDx disent avoir proprement adoré l’expérience. Et bien, ils adoreront aussi l’expérience des Labos Origins !

- Pourquoi votre participation à la cette visite de Météo SQY ?

C’est le fruit d’un concours de circonstances : Esther Dubois et Christian Weiss [ voir le compte rendu de la visite ; pour y accéder, cliquer ici ] sont venus au Labo Origins du 19 septembre, à Courbevoie. Ils ont été aussitôt conquis, considérant que c’était au diapason de leur projet pour le site Météo France et que les Labos Origins y auraient toute leur place. J’ai volontiers répondu à leur invitation. D’où ma présence ici, en compagnie de Claire Girard, secrétaire de l’association Origins.

- Quelles sont vos premières impressions ?

Le site est très surprenant, avec tous ces bâtiments répartis dans ce vaste terrain. A priori, il me paraît trop excentré pour en faire un lieu d’ancrage pour les Labos Origins. Il a en outre été configuré pour y faire de la recherche, pour partie en plein air, pas pour y organiser des spectacles. Si maintenant vous me demandiez quel serait mon rêve, même le plus personnel, alors en voici un : faire du site une résidence pour artistes, en transformant les hangars en lieux de répétition et les bâtiments en logements.

- Mais pourquoi ne pas en faire un lieu de dialogue entre artistes et scientifiques ?

Dissipons un malentendu : ce qui nous intéresse, au sein de l’association Origins, ce n’est pas d’organiser uniquement des dialogues, mais de provoquer de vraies rencontres entre les artistes, les philosophes et les scientifiques. Des rencontres qui doivent leur donner envie de créer ensemble une performance dont ils sont chacun les acteurs. Nous souhaitons qu’à travers chaque Labo Origins, toujours inédit, le public ainsi que tous les participants présents sur scène, redécouvrent l’émerveillement que suscite en chacun de nous le mystère de nos origines.

En illustration de l’article : premier spectacle Labo Origins, programmé le 19 septembre dernier, dans le cadre du Festival « Atmosphères ».

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