Aux confins artistiques de la cybernétique : neticLab

Neticlab
Neticlab-Paysage
Suite de notre découverte du PROTO204 à travers des entretiens avec des participants à ses workshops, avec, cette fois, Xavier Maître, chercheur CNRS/Université Paris Sud, à qui nous avons posé trois questions : sur la genèse et la vocation du neticLab, qu’il a co-fondé ; sur son expérience du Google cultural center où ce travail d'équipe a été exposé ; enfin, une troisième l’invitant à donner son point de vue sur la dynamique de Paris-Saclay en général et le PROTO204, en particulier. Voici ses réponses.

Le neticLab, genèse et vocation

Dans l’alignement de l’accélérateur linéaire, entre deux anneaux de collision, là où le hasard des rencontres résonne encore étonnamment avec les murs, il se fait tard, je travaille à la programmation des modules vidéo de La Lumière ne s’arrête pas là, une installation cybernétique conçue avec l’artiste Cyril Vachez et développée depuis plus d’un an entre le Synchrotron SOLEIL et Science ACO avec François Couchot, chercheur au LAL, Michèle Gouiffès, enseignante-chercheur au LIMSI, mais aussi un musicien, une comédienne et trois doctorants missionnés sur le projet. Une voiture s’arrête, Sylvie Retailleau, doyenne de l’UFR des Sciences, en sort et m’interroge sur le prochain atterrissage de la Chambre de Lorentz, capsule lunaire de quatre mètre de long, deux de large et deux de haut, posée là, sur quatre pattes mobiles, devant les portes de l’Igloo. Sept personnes peuvent glisser la tête dans la Chambre de Lorentz. Elles peuvent s’apercevoir, se voir, s’observer. Leur arrivée, leur masse, les mouvements de leur visage et leurs regards qui se croisent perturbent l’espace-temps de la Chambre. La lumière ne suit plus des lignes droites mais les courbes définies par des surfaces de projection en mouvement. Les projections sonores et visuelles sont modifiées en fonction. Deux attracteurs holographiques capturent la lumière et un miroir liquide ouvre le sol au regard du visiteur.

Le 1er janvier 2013, dans un ancien hall d’alimentation de puissance des premiers accélérateurs de particules, le Bâtiment 209b, nous posons les fondements d’un laboratoire léger art science, le neticLab, pour concevoir, développer, réaliser et diffuser des installations cybernétiques art science. Le neticLab visait alors à réunir artistes et scientifiques autour de projets à la frontière artistique de la cybernétique, aux avancées de l’art numérique, à l’aune de la recherche scientifique actuelle menée dans les laboratoires et à la pointe des développements technologiques portés par les laboratoires. Le neticLab visait à porter ses projets hors les murs de l’Université là où la science n’est pas attendue et là où l’art n’est pas prévu. Le neticLab bénéficia pour cela du soutien financier de la Région Ile-de-France et du mécénat de compétences de l’agence Donner Des Ailes (DDA) qui inclut la régie lumière, la régie son, un soutien à la production, une aide logistique.

Au neticLab, nous avons poursuivi les développements de La Lumière ne s’arrête pas là autour de ses extrapolations abusives de la relativité générale et ceux de Première Intimité de l’être, un miroir augmenté par imagerie médicale, réalisé avec Matthieu Courgeon et Tom Giraud, alors post-doctorant et doctorant au LIMSI, Marion Tardieu, doctorante à l’IR4M, Michèle Gouiffès ainsi qu’un électroacousticien, un comédien et deux autres doctorants. Un miroir reflète un être humain, une femme, un homme, tel que peuvent le sonder l’IRM, les rayons X ou encore l’imagerie nucléaire. C’est l’image en profondeur, un avatar singulier du visiteur. Si celui-ci se tient devant ce miroir s’en rapproche ou s’en écarte, il rentre ou sort du corps IRM, X ou nucléaire qui le reflète. Il découvre seul une intimité qui lui était jusque là cachée.

La Chambre de Lorentz a atterri les 1er et 2 septembre 2013 à la Villa des Arts pour célébrer le centenaire de la naissance de Nicolas Schöffer, pionnier de l’art cybernétique, puis du 4 au 6 septembre au milieu de la cour Vanneau de l’École Polytechnique dans le cadre des Journées des Développeurs (JDEV 2013). Première Intimité de l’être y fut aussi exposée à l’entrée du Salon d’Honneur tandis qu’une version muséale de cette installation était préparée pour intégrer l’exposition Mon Corps, ma santé au Parc d’Activités Scientifiques, le Pass, à Mons en Belgique. Tom Giraud présentera les travaux artistiques, scientifiques et techniques qui sous-tendent l’installation à travers la question l’intimité des visiteurs à Alt+Chi, Toronto, Canada, en mai. Première Intimité de l’être revient tout juste de South by South West (SXSW 2014), Austin, Texas, dans le Pavillon Français et devrait être à l’inauguration du Proto204, jeudi 3 avril prochain.

L’exposition au Google cultural center

En juin 2013, Lucia Pesapane, de l’agence artistique Artemisia, contacte Cyril Vachez pour les travaux qu’il mène depuis quelques années autour des attracteurs holographiques. Turbulent, une installation cybernétique monumentale, sort du neticLab six mois après pour l’inauguration de l’Institut Culturel de Google et de son Lab, Hôtel de Vatry à Paris, les 10 et 11 décembre 2013. Google veut emmener les acteurs du secteur culturel au cœur des nouvelles technologies. Turbulent y entraîne pendant deux jours le visiteur dans une excursion à travers tous les états d’un avatar tridimensionnel, lumineux, fluctuant, sonore et vaporeux. Au milieu d’un champ de particules, consumé en volutes de fumée, le visiteur navigue selon un modèle physique couplé aux avatars et réagissant à ses mouvements. Turbulent mêle cosmogonie et mécanique des fluides. Les travaux de Pablo Alingery, Karin Dassas et Elie Soubrie (IAS), Sylvain Faure, Jean-Baptiste Lagaert et Bertrand Maury (LMO), Martial Mancip et Bruno Thooris (CEA) l’ont largement alimenté. Ismaïl Konaté et Julien Kozlowski (DDA) ont conçu et réalisé l’essentiel de la structure soutenant Turbulent et répondant aux contraintes techniques importantes de l’installation. Et c’est avec Bruno Crane (IAS) que la mécanique de l’attracteur de sept mètres de haut fut rendue possible. A l’image de La Lumière ne s’arrête pas là et de Première Intimité de l’être, Turbulent est le résultat original d’une rencontre toujours hasardeuse et riche de plasticiens, techniciens, chercheurs, musiciens et ingénieurs. Seule cette alchimie singulière – évidemment inexacte mais profondément créative – entre art et science peut conduire – au-delà de toute intersection entre l’art et la science – à l’art science. Pourtant, les enjeux de Turbulent au sein de l’Institut Culturel de Google bousculèrent fortement l’équilibre dynamique entre art et science, entre artistes et scientifiques à l’origine du neticLab. L’approche coopérative propre au projet art science et défendue jusqu’alors fut mise à mal. La contribution de chacun ne fut pas pleinement reconnue et les co-auteurs de cette œuvre collective disparurent au seul profit des artistes. Ce glissement facile est encore porté par l’imaginaire romantique et positiviste du 19e siècle sur d’une part la place de l’artiste, sa relation privilégiée à la création et aux émotions, les questions et l’incertitude que ces dernières posent à la société, d’autre part, la place du scientifique, sa relation à l’exploration et à la raison, les questions et les certitudes que ces dernières apportent à la société. Il a de fait mis un terme au projet du neticLab. Mais il nous permet cette année de mieux reposer les principes fondateurs d’un laboratoire ouvert art science et société, Le sas, que nous construisons aujourd’hui en artistes et scientifiques alchimistes. Nous nous appuyons sur la créativité scientifique, nécessaire à toute recherche scientifique, c’est-à-dire à la science, au même titre que sur la créativité artistique, nécessaire à toute recherche artistique, c’est-à-dire à l’art. Dans la dynamique qu’insuffle La Diagonale Paris-Saclay sur le volet arts et sciences, Le sas poursuit naïvement sur l’élan artistique et scientifique d’une recherche collective qui tend à repenser les contours du sens commun. Le sas poursuit une exploration du monde qui intègre l’art et la science comme des outils d’expérimentation et de compréhension, tel un laboratoire où chaque discipline apporte ses clés pour comprendre le rapport étroit que nous entretenons avec les autres, dans le monde. Le sas est ouvert.

Point de vue sur le PROTO204 et Paris-Saclay

Le PROTO204 est une place ouverte, un lieu de rencontres et de mélanges, une initiative collaborative pleine de promesses, de ces promesses que chacun, participant passé, présent ou en devenir des workshops, peut porter, de celles qui se tiennent autant que chacun y tient. Le filtre n’est pas à l’entrée mais à la sortie. Tout y est a priori possible. La matérialisation, l’inscription dans le temps et l’espace de la réalisation des possibles, semble pouvoir encore déterminer ces derniers. A travers ses workshops, le Proto204 s’accorde à l’image que Richard Feynman posa sur la diffraction de la lumière : en pénétrant une pièce par une petite porte, la lumière emprunte tous les chemins possibles ; ceux-ci interfèrent d’une façon ou d’une autre de telle sorte que la lumière diffracte. C’est ce qui nous est finalement donné à voir. C’est sans doute ce que nous verrons au Proto204. Ronan James y joue un rôle crucial en gardant cette petite porte ouverte et en gérant le flux important des possibles. Les workshops ont donné la parole à un public divers, issu des différentes communautés de Paris-Saclay, que rien encore n’avait fait croiser. Les workshops ont fait circuler cette parole. Le Proto204 lui donnera un lieu, un lieu où j’espère retrouver tous les chemins possibles, un nouvel air pour une réunion d’équipe, un espace de rencontres avec un public averti, avec des envies art science société, un temps de réflexion autour de modèles d’affaires, un accompagnement de projets au hasard d’un café, un temps de partage, un centre de créativité. Les workshops m’inspirent confiance. Le Proto204 respire la confiance. Le sas y sera. Paris-Saclay s’y retrouvera.

Par Xavier Maître, chercheur CNRS, IR4M, Université Paris-Sud

Dernière minute : quelques semaines après cet entretien, Xavier Maître, nous informe de la publication en avril d’un article sur « Première Intimité de l’être », dans la revue NewScientist. Pour y accéder, cliquer ici.

Illustration : série de photographies reprenant les trois installations « La Lumière ne s’arrête pas là », « Première Intimité de l’être » et «  Turbulent à la Villa des Arts », à l’X et à l’Institut Culturel de Google. Photo en Une, grand format : © 2014 des Vues de l’esprit, « Première Intimité de l’être », Le Pass, à Mons (Belgique).

ou en lien direct

3 commentaires à cet article
  1. Ping : Retour sur l’inauguration du PROTO204. Trois questions à Ronan James | Paris-Saclay

  2. Ping : Nouveau rendez-vous avec le « sas », au PROTO204 | Paris-Saclay

  3. Ping : Rencontres ordinaires sur le campus de Paris-Saclay | Paris-Saclay

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>