Archéologie des media et écologies de l’attention. Rencontre avec Yves Citton

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Tel était le thème du colloque qui s'est déroulé du 30 mai au 6 juin au Centre culturel international de Cerisy et auquel ont participé quatre diplômés d’établissements d'enseignement supérieur de Paris-Saclay. En voici un premier écho à travers le témoignage d’Yves Citton (à gauche sur la photo), professeur de littérature française du XVIIIe siècle à l'Université de Grenoble-3 et un des codirecteurs de ce colloque.

- Pourquoi ce colloque ?

A l’origine de ce colloque, il y a le constat suivant : le sentiment d’une crise de l’attention, qui affecterait tout un chacun. Tous, de fait, nous ressentons des problèmes d’attention. Et quand on en demande la cause, on met en avant le fait d’être sollicité de toute part, par téléphone, email, etc., d’avoir toujours plus de choses à réaliser en toujours moins de temps. On n’en aurait plus assez pour bien faire son travail, et encore moins pour décompresser.

A notre sens, les technologies, qui pénètrent notre quotidien, ne sont pas les seules responsables. Nous faisons l’hypothèse que cette crise de l’attention est le symptôme de transformations profondes de l’organisation du travail, lesquelles ne sont pas elles-mêmes étrangères à une vision néolibérale de l’économie. Mais elle peut aussi provenir de nouvelles médiations techniques, encore trop récentes pour que nous en ayons pris toute la mesure, quant aux effets, d’autant moins qu’elles s’imposent en un laps de temps encore plus rapide que les médiations techniques antérieures. Il aura fallu des siècles à l’imprimé pour s’imposer à l’échelle de toute la société, au moins un siècle au téléphone, un demi-siècle à la TV, etc. Aujourd’hui, on dispose de bien moins de temps pour intégrer internet et le numérique. De là ce sentiment diffus d’être démuni, de vivre une crise de l’attention. On ne sait tout simplement pas ce qui nous arrive ; on a le sentiment que le temps s’accélère, que nous n’en disposons plus pour faire ce que nous estimons avoir à faire.

- Le colloque avait-il l’ambition d’aller au-delà de ce constat pessimiste ?

Oui, bien sûr. D’ailleurs, aucun des intervenants n’a tenu de discours pessimiste ni même catastrophiste ou « lamentatoire ». Tout en prenant acte d’une crise de l’attention, il s’est aussi agi de rendre compte des nouvelles capacités attentionnelles que les personnes développent malgré ou surtout grâce aux nouvelles médiations techniques qui s’imposent dans leur quotidien.

Pour comprendre ce qui nous arrive, il nous faut pour commencer mieux appréhender la manière dont les media les plus anciens ont façonné nos capacités attentionnelles. C’est en ce sens qu’il faut entendre l’archéologie affichée dans l’intitulé du colloque.

Je m’empresse de préciser que, par media, nous entendons tous les appareils et outils, qui permettent d’enregistrer, de transmettre et de traiter toutes sortes d’informations, que ce soit des images, des sons, des textes, des paroles, des données, des signaux, etc. Nous l’entendons donc en un sens plus large que les seuls mass-médias (presse, radio, TV).

Aussi curieuse que puisse paraître l’expression même d’ « archéologie des media », elle renvoie en réalité à un courant de recherches très largement développé en Allemagne, aux Etats-Unis, au Canada ou dans des pays scandinaves, depuis au moins un quart de siècle, sous la houlette de théoriciens comme Friedrich Kittler, Vilém Flusser, Siegfried Zielinski ou Erkki Huhtamo (lequel participait à notre colloque). Curieusement, cette approche est restée méconnue en France. Le propos du colloque était donc aussi de la mieux faire connaître.

- Vous-même avez contribué à faire connaître l’autre versant, les écologies de l’attention…

En fait, j’avais fait un livre d’archéologie des media avant de savoir que ça existait ! Intitulé Zazirocratie*, il proposaitune reconstruction de l’imaginaire médiatique décoiffant d’un obscur auteur du XVIIIe siècle, Charles Tiphaigne de la Roche. Cela étant dit, c’est effectivement plutôt à partir des questions d’attention que j’ai participé à ce colloque, qui a donc été l’occasion de croiser deux courants de recherche à travers les contributions de théoriciens et d’universitaires – des historiens, des sociologues, des spécialistes de littérature – mais aussi des créateurs et des artistes qui travaillent sur des media classiques (le théâtre, le cinéma ou d’autres formes artistiques) ou le numérique, de façon à mieux appréhender les relations réciproques entre milieu attentionnel et milieu médiatique.

- Pourquoi un « s » à écologie ?

Parce que chaque media requiert une écologie attentionnelle particulière, voire peut donner lieu à plusieurs types d’écologies assez différentes entre elles : on ne regarde pas la TV, dans son salon, seul ou avec d’autres, comme on écoute la radio, lit, assiste à une pièce de théâtre, etc. Mais on pourrait aussi utiliser le medium télévisuel pour générer des environnements attentionnels très différents : je pense à la rubrique No Comment sur Arte, où on voit des images d’actualité sans voix off, et ça nous montre à quel point toute la télévision se trouve écrasée en général par l’hégémonie de la parole et d’une post-production véritablement opprimante.

- Dans quelle mesure le choix d’organiser ce colloque à Cerisy fait-il sens ?

Faire un tel colloque au Centre culturel international de Cerisy était tout sauf anodin. Ce lieu offre a priori les conditions d’une écologie attentionnelle particulière, ne serait-ce que par la durée des colloques qui y sont organisés. Le nôtre a duré pas moins de sept jours, ce qui a permis aux participants – intervenants et auditeurs – de disposer du temps de se connaître.

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, précisons encore que Cerisy, c’est un château du XVIIe siècle avec des corps de ferme réaménagés pour les besoins des colloques. On y dispose ainsi de plusieurs espaces pour organiser différentes d’activités et, si besoin, se retrouver en petits groupes pour des échanges plus informels. Hormis une salle dédiée à internet, il est difficile de s’y connecter ! Et sauf à être chez le bon opérateur de téléphonie ou au bon emplacement, on ne peut être facilement joint sur son portable. Ce qui réduit les risques de se laisser distraire. Relation de cause à effet ? Toujours est-il que les participants m’ont paru suivre les communications et les échanges qui ont suivi avec une attention toute particulière !

- A vous entendre, Cerisy serait bien un « oasis de décélération » ?

Oui, mais qui n’échappe pas non plus aux pressions de la société, ainsi que le rappelle Edith Heurgon, la maîtresse des lieux. En principe, les participants doivent participer à l’intégralité du colloque et non, comme cela se passe malheureusement dans des colloques scientifiques, venir et repartir aussitôt leur communication faite. Seulement, les contraintes qui pèsent de plus en plus sur nos agendas, font que cette règle n’est plus respectée à la lettre. Par chance, notre colloque a été suivi dans son intégralité par la grande partie des participants, ce qui n’est pas le moindre motif de satisfaction. Il importait que, sur une problématique comme la nôtre, on puisse travailler dans la durée. Même si cela a été très difficile pour chacun de nous – moi le premier – de « libérer » sept jours pour jouir du luxe de cette écologie attentionnelle si particulière.

Reste une autre tendance à laquelle nous n’avons pas échappé : des colloques aux programmes de plus en plus chargés… Le nôtre proposait jusqu’à cinq-six communications par jour, sans compter les activités programmées ou qui se sont ajoutées en soirée… Or, dans les années 50, comme le rappelait également Edith Heurgon, seul un conférencier intervenait le matin, de surcroît aussi longtemps qu’il le souhaitait, sa conférence étant suivie d’un débat. L’après-midi, les participants consacraient leur temps à faire leur courrier, à lire, à échanger de manière informelle, à se reposer ou à se promener.

Peut-être aurait-on pu s’en tenir à quelques intervenants. Mais, dans un souci de pluralisme, nous souhaitions démultiplier les angles de vue plutôt que de ne donner la parole qu’à des « célébrités ». L’écologie de l’attention, c’est aussi l’art de gérer les dilemmes. Et puis, malgré la densité du programme, nos intervenants disposaient de 30 ou 45 mn, sans compter le temps d’échange, lequel pouvait se prolonger de manière informelle à l’occasion des repas, que nous partagions ensemble (une autre caractéristique du colloque de Cerisy).

- Beaucoup de participants ont souligné la bienveillance, qui a caractérisé les échanges. A se demander s’ils n’ont pas pris le mot « attention » en son double sens : le fait de porter attention, d’une part, de prendre soin, d’autre part…

Ce rapprochement est parfaitement justifié. Il y a de fait une complémentarité entre les adjectifs tirés du substantif attention : d’une part, être attentif, concentré (ce à quoi on tend à réduire l’économie de l’attention), d’autre part, être attentionné (soit la problématique du care : au sens de prendre soin, mais aussi, de la sollicitude, de l’écoute, du respect). Parler d’écologies de l’attention est justement une manière de mettre en avant cette double attitude et non pas seulement une attention tournée vers la quête de la performance individuelle.

- Quel bilan tirez-vous à titre personnel de ce colloque ?

Je me souviens d’être arrivé à Cerisy le moral un peu en berne, pour diverses raisons personnelles. J’en suis reparti plein de cette énergie procurée par les partages, les échanges autour des communications, des repas, sans compter ce sens de l’écoute dont ont su faire preuve les participants, intervenants comme auditeurs.

Manifestement, la magie du lieu a opéré. Bien que le programme fût déjà dense, des activités ont été initiées au fil du colloque. Je pense en particulier à la dynamique impulsée par Emmanuel Guez, suite à sa communication sous la forme d’un manifeste « media-archéologique ». En parallèle, une équipe s’est constituée pour composer des actes de colloque alternatifs en recueillant les prises de notes des intervenants, que ce soit sous forme de textes, de croquis ou de dessins, de façon à documenter en temps réel l’attention des auditeurs à l’égard des intervenants. Démarche qui devait déboucher le dernier jour du colloque sur un document en format pdf, diffusé, ensuite, auprès des participants. On peut y voir une manière de gérer la tension entre le temps de l’immédiateté et celui du temps long dans lequel s’inscriront les actes en bonne et due forme.

- Un mot sur la participation de quatre élèves diplômés d’établissements de Paris-Saclay ?

Je l’ai vécue comme une chance. Nous leur avions proposé de participer aux discussions, en assumant un rôle de grands témoins, sous la houlette de Laurence Decréau, à l’initiative de leur venue [voir l’entretien qu’elle nous a accordé ; mise en ligne à venir]. Ils ont été d’autant plus pertinents que cela faisait plusieurs mois qu’ils se réunissaient pour se familiariser avec la problématique du colloque. J’avais eu l’occasion de les rencontrer au cours d’une de leurs réunions. Je suis très curieux de savoir ce qu’ils auront retenu de tout ce qui a été dit durant les sept jours. Mais, déjà, je suis reconnaissant de leur apport. De par la diversité de leurs formations et des secteurs professionnels ou de recherche auxquels ils se destinent (les neurosciences, la physique nucléaire, l’aéronautique et la culture), ils ont contribué au pluralisme des points de vue que j’évoquais tout à l’heure. Et puis, leur contribution ne s’arrête pas avec ce colloque-ci. Ils sont en effet censés organiser un autre colloque sur le Plateau de Saclay (d’une journée, cette fois !), en privilégiant une entrée par les enjeux pédagogiques de l’attention, de surcroît dans les enseignements scientifiques.

* Zazirocratie : Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance, éditions Amsterdam, 2011.

A lire aussi les entretiens avec Laurence Decréau (cliquer ici) et les quatre diplômés d’établissements d’enseignement supérieur de Paris-Saclay : Baptiste Gauthier (cliquer ici), Catherine Jacob (cliquer ici), Antoine Vidon (cliquer ici) et Renée Zachariou (cliquer ici).

A ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur Yves Citton et ses problématiques de recherche, nous ne saurions trop recommander de consulter son site web (pour y accéder, cliquer ici).

5 commentaires à cet article
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