Abbaye de Limon, actrice du cluster Paris-Saclay (suite)

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Suite de notre rencontre avec Sœur Claire-Marie, qui revient notamment sur les projets d’aménagement de l’Abbaye de Limon et notamment celui mené avec le Réseau Cocagne, mais également sur sa propre vocation.

Pour accéder à la première partie de la découverte de l’Abbaye de Limon, cliquer ici.

- Revenons à ce sentiment de peur que vous évoquiez dans le premier volet de l’entretien avec Sœur Marie-Béatrice. Dans quelle mesure est-il alimenté par les interrogations portant sur l’avenir même de votre communauté ?

Je n’ai aucune idée de ce que sera l’avenir de la communauté. Pour l’instant, nous n’enregistrons pas de nouvelles entrées. La communauté compte 25 personnes, dont 23 sur place. Sur le papier, c’est une communauté qui peut paraître vieillissante, mais chacune des soeurs donne le maximum. Même celles parvenues à l’âge de la retraite restent dynamiques et actives. Il faut cependant que notre environnement s’adapte à la réalité de notre communauté.

- Comment en êtes-vous venues à vous accorder avec le Réseau Cocagne ?

Comme n’importe quel autre établissement d’importance en termes de superficie, nous avons établi un PLU pour adapter l’Abbaye à nos besoins. Nous nous sommes demandées dans quels espaces nous souhaitions vivre et ce que nous ferions de ceux qui ne seraient plus occupés. La question du devenir de la ferme s’est tout naturellement posée. Nous savions que nous ne pourrions plus l’exploiter nous-mêmes. Nous voulions cependant qu’elle reste un lieu d’exploitation ouvert. Un jour, nous avons rencontré, par l’intermédiaire de la CAPS, monsieur Henckel, qui avait un projet à nous soumettre. Je me souviens très bien de ce jour. C’était le 30 mars 2009. Depuis cet instant, nous avons cheminé ensemble. Mais si vous m’aviez dit que le projet serait devenu ce qu’il est aujourd’hui, j’aurais ri tant cela m’aurait semblé improbable ! Jamais je n’aurais soupçonné qu’on puisse arriver à quelque chose d’aussi beau ! Une preuve au passage de la manière dont une rencontre peut nous enrichir. Les choses se sont faites ensuite au rythme de la vie de la communauté, en prenant le temps d’examiner chaque étape du projet.

- Et ce n’est pas fini…

Non, en effet. La ferme doit accueillir un centre de formation, un restaurant, sans oublier le siège du Réseau Cocagne.

- A quelles contraintes vous êtes-vous heurtées pour mener à bien la transformation de votre ferme ?

Nous avons dû répondre aux exigences de l’Architecte des Bâtiments de France, qui souhaitait qu’elle s’inscrive dans un projet global. Qu’à cela ne tienne. Nous avons consulté les acteurs du territoire comme la Ferme de Viltain ou les pépinières Allavoine. Il y eut de longues discussions avant de décider de l’emplacement définitif des bureaux et du centre de formation. C’est ainsi que nous sommes parvenues à quelque chose qui nous semble aujourd’hui bien équilibrée.

- Quels ont été les réactions du voisinage ?

C’est vrai qu’un tel projet a pu susciter des craintes, notamment celle de faire venir des personnes [ en réinsertion ], n’ayant pas vocation à devenir jardiniers encore moins maraîchers. Une fois les quelques mois passés au sein du Jardin de Cocagne, au titre d’une insertion par l’activité économique, ces personnes peuvent décrocher des emplois n’ayant plus guère à voir. Mais en quoi serait-ce un problème ? Qu’elles fassent autre chose que du jardinage ou du maraîchage, après avoir été accueillies dans le Jardin de Cocagne, importe peu. Le plus important est qu’elles puissent disposer de temps et de soutien pour se reconstruire.
Il n’en va pas autrement avec les personnes qui viennent, ici, à l’Abbaye, pour recueillir une parole. Nous n’avons pas à leur dicter ce qu’elles doivent en faire. Ce ne peut être qu’un acte gratuit. Parfois, nous n’avons pas le moindre retour de leur part. J’ai ainsi en mémoire de nombreux visages que je ne verrai probablement plus. Mais peut-être que notre parole aura-t-elle suffi à produire un déclic, à aider nos interlocuteurs à poursuivre leur chemin et là me semble être l’essentiel.
Pour en revenir au projet du Réseau Cocagne, je l’ai pour ma part défendu de toutes mes forces tant il m’a paru être né d’une vraie rencontre humaine. Monsieur Henckel a fondé un réseau qui compte aujourd’hui plus de 120 jardins de Cocagne, à travers la France. Il a porté cela à bout de bras, à bout de cœur serais-je tentée de dire. Il n’y a plus qu’à espérer que son projet lui survive. A l’image de cette règle qui a survécu à saint Benoît. Et encore, celui-ci a-t-il souvent échoué ! On dit d’ailleurs que c’est le saint patron de l’échec car, de son vivant, il n’a vu achever aucun des monastères qu’il a fait construire. Lui-même dit avoir eu la vision de son propre monastère parti dans les flammes.
Son projet, Monsieur Henckel l’a construit progressivement de façon à en assurer la pérennité. C’est aussi cela qui nous a séduites. Nous continuerons donc à l’accompagner, ne serait-ce que dans un esprit d’entraide fraternelle : quand nous avons besoin d’un coup de main, des jardiniers viennent à notre rescousse ; en sens inverse, si nous pouvons leur être utiles, nous le faisons. Nous sommes sur la même longueur d’onde quant à la conception de l’accueil. Si différence il y a, elle tient au fait qu’eux cultivent des fruits et des légumes, alors que nous, nous cultivons dans l’ordre du spirituel !

- Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il rapporte que son projet a pu voir le jour, parce qu’il n’avait pas été « blackboulé »…

(Rire). Au sein de notre Abbaye, chaque décision importante donne en effet lieu à un vote, au moyen de boules blanches (quand on y est favorable) et noires (dans le cas contraire). Quand le projet du Réseau Cocagne nous a été soumis, la communauté a donc pris le temps d’en discuter, d’entendre le point de vue de chacune d’entre nous avant de passer au vote qui a été très positif.

- Beaucoup d’habitants craignent de voir le paysage transformé sous l’effet des nouvelles constructions de bâtiments, de logements, de voiries… Que vous inspire une telle crainte ?

Le risque serait aussi de se laisser mettre sous cloche au point de ne plus pouvoir faire le moindre parking, comme c’est le cas actuellement : nous souhaiterions en effet pouvoir en aménager un pour mettre en valeur des bâtiments dont nous disposons comme, par exemple, la tour située juste en face de l’entrée de l’abbaye. En la matière, les solutions ne manquent pas pour minimiser l’impact d’un parc de stationnement sur l’environnement et même le paysage. L’architecte que nous avons sollicité a formulé des propositions pour dissimuler les voitures. Rien n’y fait. On continue à nous opposer une fin de non recevoir. C’est d’autant plus regrettable que cela nous prive de ressources possibles pour entreprendre des travaux d’entretiens.
Naturellement, nous sommes attachées à la préservation de l’environnement, mais nous sommes soumises à des normes (en matière d’accessibilité ou de sécurisation), qui obligent à aménager des rampes ou tout autre chose, qui finissent par grever notre budget.

- Pour finir, pourrions-nous en revenir à vous et à ce qui a vous a conduite dans cette abbaye ?

Juste avant d’entrer dans la communauté, j’avais visité une prison, avec d’autres jeunes, pour témoigner de ma vocation. J’avais lu de mémoire un texte en particulier en expliquant comment il m’avait « parlé ». Je me souviens aussi, qu’en levant le regard, j’entendis un prisonnier murmurer : « C’est beau ». Ayant gardé une copie du texte dans ma poche au cas où je ne m’en souviendrais plus, j’ai demandé l’autorisation, avant de repartir, de la remettre à ce prisonnier, qui en retour, me regarda surpris, en disant : « Mais pourquoi moi ? » Je n’ai pas répondu. Il reste donc peut-être encore avec son interrogation, sans se douter que c’est parce que j’avais croisé son regard et entendu son murmure. Depuis, son prénom, que j’avais enregistré, m’accompagne. Pourquoi ? Je ne sais pas. Et pourquoi, d’ailleurs, chercher à le savoir ?
Certes, il y a des choses qu’il convient de chercher à comprendre. Comme, par exemple, ce qui rend le vivre ensemble possible au sein d’une communauté comme la nôtre. La réponse réside dans les temps de retraite, que nous vivons ensemble, mais aussi seule, parfois. C’est important. Notre vie communautaire ne tient en effet que parce que nous avons des moments de solitude intense, auxquels seul le Seigneur a accès.

 

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