100 ans et toujours aussi « visionnaire ». Entretien avec François Balembois

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Durant la semaine du 10 au 13 mai, l’IOGS organisait, à l’occasion de la célébration de ses cent ans, une première manifestation à destination notamment des enseignants de classes préparatoires. Au programme : une exposition retraçant l’histoire de l’école et des démonstrations de projets portés par des élèves. Nous avons pu y assister avec un guide de choix en la personne de François Balembois, le directeur général adjoint à l'enseignement. Retour sur une déambulation dans le rez-de-chaussée du bâtiment où l’IOGS a élu domicile en 2006.

- Pourriez-vous pour commencer nous rappeler l’enjeu de cette journée ?

François Balembois : Elle s’inscrit dans le cadre de l’anniversaire des 100 ans de l’Institut d’Optique. Avant des RDV fixés en octobre, nous avons souhaité mettre à l’honneur les élèves – ceux de la Filière Innovation-Entrepreneurs (FIE), mais aussi ceux en projet d’ingénierie, en apprentissage ou du programme Arts et Sciences – et leurs réalisations. Des stands et des espaces de démonstration ont été aménagés à cet effet, au rez-de-chaussée de l’IOGS.
Cette semaine est consacrée aux professeurs de classes préparatoires avec trois stages organisés à leur attention (sur le thème des lasers, de l’optique physique et du centenaire). Elle se terminera par l’assemblée générale de l’Union des professeurs de classes scientifiques (UPS) qui aura lieu exceptionnellement dans nos murs. C’est une occasion unique de montrer aux enseignants ce que sont devenus leurs élèves et tout le dynamisme de la photonique. Nul doute qu’elle sera propice à des retrouvailles. Aujourd’hui, nous leur faisons découvrir l’Institut d’Optique à travers des visites du Laboratoire Charles Fabry, du Laboratoire d’enseignement expérimental (LEnsE) et du 503 ; un forum et des conférences.

- Encore un mot sur les rendez-vous d’octobre ?

François Balembois : Ils sont programmés durant toute une semaine, du 9 au 13 octobre prochain, et sur l’ensemble de nos sites : à Bordeaux et à Saint-Etienne, donc, en plus de celui de Palaiseau.

Nous poursuivons l’entretien en déambulant dans le couloir où se trouve une exposition conçue à travers différents posters.

François Balembois : Cette exposition retrace l’histoire de l’école, depuis sa création à nos jours.

- Qu’est-ce que cela vous fait-il de travailler au sein d’un établissement qui a cent ans d’existence, si tant est que cette question ait du sens ?

François Balembois : Cette question a effectivement du sens pour moi. Le simple fait de dire que vous êtes d’une institution centenaire, cela vous pose aux yeux de vos interlocuteurs ! Ils vous regardent différemment, convaincus que l’institution que vous représentez a fait ses preuves !
Pour autant, nous-mêmes n’avions pas pris la mesure de cette inscription dans la longue histoire. La préparation du centenaire aura été l’occasion d’un travail d’introspection qui nous aura aussi permis de redécouvrir à quel point les fondateurs de l’école, à commencer par Charles Fabry, étaient des « visionnaires ».

- « Visionnaires », dites-vous. N’est-ce pas le moindre qu’on puisse attendre de spécialistes de l’optique ?

(Rire). Absolument ! Charles Fabry avait compris avant bien d’autres qu’il fallait coupler la recherche et l’industrie dans une démarche qu’on qualifierait aujourd’hui d’entrepreneuriale. Il a d’autant plus de mérite qu’il est parti d’une page blanche. Non sans humour, lui-même disait qu’il avait commencé avec une chaise et deux tables dont l’une de logarithmes (rire). En sautant ainsi dans le vide, avec audace, il est encore un exemple pour nos élèves qui se lancent dans l’entrepreneuriat.

- Sa vision correspond-elle encore à l’IOGS du XXIe siècle ?

François Balembois : Oui et c’est en cela que son héritage est extraordinaire. Les statuts qui définissaient l’Institut d’Optique de 1917 se retrouvent dans les valeurs que nous promouvons aujourd’hui. Il n’est pas jusque dans l’approche de la lumière, que la continuité est manifeste. Une approche dans la double étymologie latine du mot même de lumière : lux, d’une part, qui connote une dimension objective, scientifique et technologique, et lumen, d’autre part, qui connote une dimension plus humaine en sollicitant les capacités de l’œil. Deux facettes que l’école a voulu prendre en considération dès ses débuts, en traitant aussi bien des techniques que de l’optique physiologique.

- En a-t-il été toujours ainsi ?

François Balembois : Par la suite, dans les années de l’après Seconde Guerre mondiale et jusqu’au milieu des années 60, l’équilibre s’est un peu rompu au profit d’une approche tournée vers la recherche fondamentale, le lux l’emportant donc sur le lumen en quelque sorte. Le lien a cependant été restauré progressivement, à la faveur de l’introduction de la notion de photonique à partir des années 1970, qui incitait à prendre davantage en considération les usages et, donc, l’humain.
Une orientation que l’on vit encore plus intensément dans le cadre de la FIE, dont les projets entrepreneuriaux appellent une attention toute particulière à ces usages (une innovation n’a guère de sens de succès si elle ne répond pas à un besoin). Vont le même sens les projets du programme Arts et Sciences que nous avons mis en place plus récemment en 2014.

- De quoi s’agit-il ?

C’est un programme proposé dans un format un peu équivalent à celui de la FIE : les élèves se forment en première année à travers la conduite de projets concrets à vocation artistique et scientifique, certains de ces projets pouvant en inspirer d’autres, plus entrepreneuriaux. Dans un cas comme dans l’autre, les projets sont dictés par la recherche d’un échange avec le public ou d’une réponse à des problématiques d’usage. Pour mettre en place ce programme, nous nous sommes associés à Eric Michel, un artiste complet – il est musicien, peintre et sculpteur tout en ayant une formation scientifique. Le programme n’est pour le moment proposé qu’en première année (la FIE l’étant sur les deux premières années). Mon ambition est de le développer comme la FIE. Déjà, les élèves qui le suivent bénéficient du même matériel de pointe.

Plusieurs œuvres sont exposées. Une première joue sur les effets de perception tandis que l’autre permet de créer une ambiance sonore et lumineuse en manipulant un cube virtuel visible depuis un grand écran. Dans un cas comme dans l’autre, on en est encore au stade expérimental ou du prototype. Mais les projets devraient être fin prêts d’ici octobre. Ils n’en sont pas moins déjà impressionnants : rappelons qu’ils ont été lancés il y a quelques mois à peine, par des élèves en première année.

- Et la filière apprentissage, en quoi consiste-t-elle ?

Comme n’importe quel autre apprenti, les élèves qui suivent cette filière – la 3e que nous proposons, donc – alterne des périodes de cours au sein de l’école avec des périodes d’activité en entreprise. En première année, nous leur demandons de faire la connexion entre les enseignements scientifiques qui leur sont dispensés ici et leurs projets en entreprise. Entre autres projets présentés par les élèves de cette filière, l’un porte sur des capteurs infra-rouge, pour un système de réfrigération ; un autre examine l’intérêt de différentes bandes spectrales visibles et infrarouges.
Une fois diplômés, ces élèves auront déjà capitalisé une culture d’entreprise appréciable en ayant le même diplôme que les autres. Car, à la différence d’autres écoles d’ingénieur, nous ne faisons aucune différence entre ces apprentis et les élèves des autres filières. Le choix de l’apprentissage peut se faire dès la première année ou au cours de la deuxième.

– Comment avez-vous procédé pour réaliser cette exposition ?

François Balembois : Cette exposition est le fruit du travail mené par Benjamin Vest avec le concours d’une quinzaine d’élèves.

Lequel Benjamin Vest se trouve justement dans le couloir. Il se prête à l’entretien sur le vif sur la manière dont il s’y est pris.

Benjamin Vest : Avec le concours d’élèves, nous nous sommes plongés dans les archives de l’école. Nous avons aussi pris le temps de recueillir les témoignages d’anciens élèves, de différentes générations. Nous avons pour cela sollicité le réseau des Alumni. Vous avez ici la photo de la promo 56 dont on a interrogé un des membres : André Baranne, toujours très actif.
Malgré l’éloignement des uns et des autres, un lien affectif très fort subsiste avec l’école. Les « anciens » ont été manifestement touchés par l’intérêt que leur manifestaient les jeunes générations. Celles-ci ont pu aussi mesurer leur chance de disposer de bien plus de moyens que leurs aînés. Y compris pour réaliser une telle exposition ! Les illustrations des différents posters, par exemple, ont pu être réalisées à partir des plaques photographiques et des négatifs, que nous avions collectés et identifiés avant de les numériser. Un travail qui a amené les élèves à se demander comment ils s’y seraient pris pour réaliser leurs posters, s’ils ne disposaient que des outils d’avant le numérique !
A travers les différentes étapes, l’exposition donne aussi à voir comment on faisait de la science, mais aussi se déroulait la vie étudiante d’une époque à l’autre.

- A travers ce travail avez-vous retrouvé trace d’un « gène » entrepreneurial, qui serai incarné aujourd’hui par le 503 et sa FIE ?

Benjamin Vest : Je ne saurais le dire. Une chose ressort bien, en revanche, de ce travail historiographique, à savoir : l’envie et le plaisir de mettre la main à la pâte, de ne pas opposer travail intellectuel et travail manuel, mais au contraire les combiner. Significatifs à cet égard sont ces poly de TP, que j’ai retrouvés et qui attestaient de l’importance accordée à l’aspect pratico-pratique dans les enseignements. Le sens de la débrouille, le souci de faire ses propres mesures, de comprendre les choses par soi-même n’ont cessé d’imprégner l’esprit des enseignants comme des élèves.

François Balembois : Même si on ne parlait pas d’entrepreneuriat, il y était bien présent, à travers cet esprit pionnier des débuts, que j’évoquais tout à l’heure.

Nous passons devant une frise composée de plusieurs visuels [photo ci-dessus], manifestement de start-up (nous reconnaissons ceux de Damae et de Sterelolabs, qui reviennent à plusieurs reprises). François Balembois nous met au défi d’en comprendre la signification. Nous trouvons la réponse sans difficultés ! Il s’agit des prix glanés au fil du temps par des entreprises issues de la FIE. Dont beaucoup prestigieux, mondiaux et internationaux. Au total, on peut en compter 94, en plus de ceux reçus par la FIE elle-même. On sent que François Balembois n’en est pas peu fier. On le serait à moins.

François Balemboirs : Récemment, des élèves ont été classés premiers dans trois des quatre catégories du Seed Entrepreneurship Summit organisé par HEC en Avril 2017

- Est-ce l’exercice d’introspection effectué à travers la réalisation de cette exposition qui vous aura fait prendre conscience que vous perpétuiez une histoire sans le savoir ?

François Balembois : Oui et cela en dit long sur la force des organisations : elles sont capables de transmettre un ADN d’une génération à l’autre sans qu’il y ait eu pour autant un travail explicite de transmission. C’est d’autant plus extraordinaire.

- Etant entendu que l’école ne s’est pas toujours trouvée à son emplacement actuel…

François Balembois : Non, en effet. L’Institut Optique a vu le jour à Paris, boulevard du Montparnasse, où il est resté jusqu’en 1926, avant de s’installer Boulevard Pasteur – il y sera jusqu’en 1965. A l’étroit dans ces nouveaux locaux, il s’est ensuite installé dans le 503, où il est resté jusqu’à 2006 avant d’intégrer le bâtiment actuel de l’IOGS où nous sommes. Pour autant et comme vous le savez, le bâtiment du 503 n’a pas été abandonné : il a été reconverti pour accueillir notre centre de l’entrepreneuriat et sa FIE, qui y ont été crées dans la foulée.

- C’est bien la preuve qu’on peut perdurer dans le temps tout en changeant de localisation…

Effectivement. Nous aurons vécu pas moins de quatre migrations, sans perdre pour autant notre ADN.

Nous poursuivons notre pérégrination. François Balembois s’arrête devant une vitrine où se trouvent plusieurs instruments scientifiques, qui ne disent strictement rien au béotien que nous sommes mais qui n’en sont pas moins attrayants.

François Balembois : Ces objets-ci ont servi à Alain Aspect, le célèbre physicien, à démontrer la violation des inégalités de Bell. Ils ont été construits au sein même de l’Institut d’Optique, avec le concours des services techniques de l’Institut. Ici, vous avez un polariseur conçu à partir d’un empilement de vitres, également fabriqué sur place.
C’est l’une des particularités de l’Institut d’Optique : avoir longtemps pris en charge la fabrication des équipements dont ses chercheurs avaient besoin. Il disposait pour cela, en plus d’un menuisier, de mécaniciens, etc. Il couvrait ainsi toute la chaîne, de la réflexion théorique jusqu’à la réalisation technique. Pendant 40 ans, jusqu’en 1940, l’école a d’ailleurs formé, en plus des ingénieurs, des polisseurs jusqu’au niveau Bac + 2 (BTS) avant que ce cursus ne soit repris par le Lycée Fresnel (toujours situé Boulevard Pasteur).

- On comprend mieux l’intérêt que vous avez manifesté très tôt pour l’esprit FabLab en en emménageant un dans le 503…

En effet. Même si la finalité n’est pas la même (il s’agit de concevoir des prototypes), il perpétue à sa façon ce goût pour la fabrication. L’imprimante 3D et la machine de découpe laser y cohabitent au milieu d’outils plus ordinaires.

- Vous avez évoqué les diverses migrations. Est-ce à dire que d’ici les 100 prochaines années, sinon les 50, vous pourriez imaginer l’IOGS ailleurs qu’à Paris-Saclay ?

(Rire). Non, pas nécessairement, car il me semble que nous sommes enracinés durablement dans ce territoire. Nous sommes d’ailleurs la seule école à être présente de par et d’autre de la N118. Notre participation à une université comme celle de Paris-Saclay n’est en rien problématique pour nous. Depuis notre présence, arrivée en 1965, une convention nous lie à l’Université Paris-Sud. Notre implantation ne nous a pas empêchés de nous projeter ailleurs, à Bordeaux et à Saint-Etienne, en l’occurrence. Il n’y a donc aucune raison que nous partions d’ici.

- En quoi le fait dans l’écosystème Paris-Saclay, qui s’est enrichi de la venue de nouvelles grandes écoles et laboratoires change-t-il la donne ? Dans quelle mesure, pour formuler autrement notre question, cette proximité avec d’autres écoles aussi prestigieuses impacte-t-elle l’évolution de l’IOGS sinon du 503 ?

François Balembois : Pour répondre à cette question, je pourrais pour commencer vous faire une réponse institutionnelle, en considérant que, grâce à cette proximité, on accroît le nombre d’opportunités pour nos élèves de compléter leur formation. De fait, nous avons doublé le nombre de masters offerts à nos élèves de 3e année. Mais je préfère vous faire une autre réponse, plus près du terrain. Pour moi, l’avenir de Paris-Saclay, ce sont justement les élèves qui en décideront. Eux font fi des problèmes institutionnels et n’ont aucune difficulté à travailler avec des élèves d’autres écoles – ENSTA ParisTech, CentraleSupelec – ou des étudiants de Paris-Sud. C’est d’autant plus vrai qu’ils sont dans une démarche entrepreneuriale comme ceux de la FIE. Ils se construisent alors un réseau qui déborde largement le cadre de leur école. Paris-Saclay se fera par les élèves.

 

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